France et laïcité
Alors que notre président "a le plaisir de persister et de signer" dans sa déclaration de foi à l'occasion du dîner au Crif, se foutant de la gueule de tout le monde quand on lui demande si exposer ses convictions sur la morale religieuse n'est pas une atteinte à la nécessaire neutralité d'un pays dont la laïcité est radicale en faisant mine de s'interroger sur la citoyenneté de seconde classe des religieux, il me semble qu'il est temps de revenir sur une petite définition de ce qu'est, en pratique, la laïcité.
Définition
Définir la laïcité est loin d'être aussi simple qu'on pourrait le croire, en fin de compte. A la base, être laïc signifie simplement ne pas être religieux, sans pour autant que cela implique de ne pas être croyant. Ainsi, la bonne du curé est une servante laïque de l'église, par exemple. Mais dans les institutions politiques, la laïcité signifie la séparation de l'église et de l'état. Dans nos vieux pays judéo-chrétien, ce n'est pas simple, aussi des lois ont été adoptés de manière à garantir cette séparation, avec plus ou moins de fermeté selon les pays. La France est l'un de ceux chez qui les lois sont les plus dures et les plus restrictives à l'encontre de l'expression d'une conviction religieuse par l'état ou ses représentants, tout en permettant tout un tas de contradictions d'apparence. Ainsi, la loi française garantie la liberté de culte, mais interdit à ses fonctionnaires de porter un insigne religieux dans l'exercice de leurs fonctions. De même, il est interdit de porter un insigne religieux à l'école, mais des écoles privées religieuses peuvent être subventionnées par l'état, à la condition que l'enseignement religieux n'y soit pas obligatoire.
Cet état de fait est dû principalement à l'un des fondements de la laïcité française (et, j'ose le dire, de la laïcité européenne, quelle que soit sa forme étatique) : le pouvoir politique a très longtemps et très souvent été remis en cause par l'influence de la religion catholique et la laïcité s'est essentiellement élevée contre la regilion catholique. Or, remettre à sa place une église qui jugeait normal de diriger le monde quand la plupart des acteurs de la vie politique étaient eux-mêmes catholiques n'a pas été simple. Il a donc fallu des règles claires et en même temps subtiles, permettant des compromis, telles que la distinction faite entre vie privé du citoyen X, membre respecté de sa paroisse et vie publique du fonctionnaire x, membre respecté de l'appareil d'état. Ce n'est pas idéal, dans la mesure où malgré tout, la religion catholique s'en sort mieux que d'autres à l'heure de la distribution de subventions pour une école, par exemple, ou quand l'aumonerie catholique est une association que l'on trouve dans quasiment tous les collèges et lycées de France quand on y voit rarement un atelier associatif d'étude de la Torah ou du Coran. Malgré tout, cela fonctionne à peu près. Et cela, on peut le voir à plusieurs éléments très simples :
1) exprimer en France l'idée qu'une religion est par essence supérieure à une autre est mal vu,
2) la vie privé de nos gouvernants n'est pas jugée à l'aune de la morale (pensons notamment à l'affaire Lewinsky aux USA et au finalement peu d'intérêt manifesté par les français pour la fille de Mitterand ou même le mariage de Sarkozy, ses divorces ou bien l'union libre de la candidate de gauche aux dernières élections présidentielles),
3) les prêtres se permettent assez peu d'ingérence dans la vie politique et seuls quelques radicaux de tous poils prêchent sur des sujets d'actualité.
Les contradictions Sarkozy
Là où la position du chef de l'état est étonnante, c'est qu'elle change les règles du jeu du tout au tout. Si les fonctionnaires n'ont pas le droit de porter un insigne religieux dans l'exercice de leurs fonctions, imaginez le président ! Il est logiquement absolument exclu qu'il puisse se positionner là-dessus. Qu'il soit catholique, grand bien lui fasse, mais qu'il le montre et s'exprime là-dessus en tant que président est un problème. Ceci dit, il a raison sur un point : le président n'est pas un fonctionnaire, il n'est pas assujetti à cette loi et n'a donc techniquement pas à la respecter tant qu'il ne privilégie pas une religion au détriment des autres, ce que pour l'instant, il n'a pas fait. Mais c'est un point technique, car il entre bien frontalement en contradiction avec l'esprit de la loi. Comment et pourquoi ?
La raison la plus évidente est que notre président a du mal à distinguer sa vie privé de sa vie publique. Il est le premier à afficher sa vie privée "sans tabou". Mitterand avait pris garde de cacher ses convictions comme sa fille, jusqu'à sa mort, quasiment. On a su après, et ce n'était pas plus mal. Non que les français eussent jugé mieux ou plus mal de leur président de l'époque : dans l'ensemble, ils s'en foutaient royalement. Simplement, Miterrand, à l'instar de De Gaulle, qu'il n'aimait pourtant pas, avait "une certaine idée de la France" et de la dignité de sa fonction. Il n'apparaissait pas en homme, mais en homme d'état. Moi qui n'aimait aucun des deux précités, je reste malgré tout d'accord pour dire que ça m'emmerde un peu qu'on parle plus du mariage de Sarko que de ses réalisations. Pourtant, on ne peut pas vraiment dire qu'il fasse tout pour qu'on en parle, d'ailleurs. C'est plus subtil que cela : il ne fait juste rien pour le cacher. Donc on en parle. Dès lors qu'il est loisible au président de ne pas cacher sa vie privée, il est relativement logique que ses convictions personelles aient droit de cité. Malheureusement, concernant la religion, ça rentre en contradiction flagrante avec la laïcité, à laquelle je suis plus attachée qu'à n'importe quel président de passage.
Ceci dit, n'y a-t-il pas quelque chose qui vous frappe dans la remise en cause de facto de la laïcité par monsieur Sarkozy, notre président ? Non ? Nooon ? Vous êtes sûrs ? Il est catholique, rapellez-vous... Oui, c'est ça, c'est bien, vous, au fond, vous avez suivi le schmilblik. Ben oui, l'église catholique ne reconnait pas le divorce, dont monsieur Sarkozy est un habitué. Techniquement, la peine d'excomunication prononçable à l'encontre des divorcés n'est pas levée, d'ailleurs, même si elle n'est plus appliquée. Vous me direz, ce n'est qu'un des très nombreux catholiques à croire en dieu et en Jésus et tout le tremblement tout en expérimentant dans sa vie privée des déboires sentimentaux menant au divorce. Oui, mais bon... Dans ce cas précis, ça donne un tour savoureux à l'affaire. Car le distingo "vie privé, vie religieuse" est un acquis de lalaïcité. Et notre président brouille encore une fois les cartes. A nous de nous démerder maintenant avec sa vie privée, sa vie publique et sa vie religieuse et de faire la part des choses... Ben oui, mais techniquement, moi, je dis que c'est pas à nous de les faire, ces distinctions, mais à lui.
Quand il dit qu'il est catholique, pas de problème. Quand il divorce, aucun souci (sauf que... Ce faisant, il a violé une ou deux lois de la république pour pouvoir le faire, parce que je rapelle qu'en France, le divorce est un jugement et que le président n'a pas le droit de passer en jugement pendant la durée de son mandat. Mais bon, passons, et disons que ce n'est pas très grave. Mais il a fallu en débattre, tout de même. Cette histoire privée a occupé nos amis du conseil constitutionnel un certain temps, qu'ils eussent peu passer autrement et peut-être plus utilement pour les français). Quand il dit que la seconde guerre mondiale est dû à une absence navrante de sentiment religieux, danger. Il a le droit de le penser, le droit de le dire dans ses diners de famille mais pas le droit de le dire en discours.
De même, qu'il rende visite au pape, fort bien, c'est un chef d'état après tout. Qu'il assiste à la messe en tant que citoyen Sarkozy, qu'à cela ne tienne, on s'en fout. Qu'il s'y trouve des caméras en revanche, et c'est le président qui assiste à la messe, danger.
Je me rends compte que mon post est déjà long, moi qui voulais vous parler du fameux dossier du Courrier international sur la remise en cause de la laïcité en Europe. ça sera pour une autre fois. Mais vous verrez que les signes d'une recrudescence de l'influence de l'église catholique y sont patents, avec des curés prêchant le "vote moral" un peu partout... Et personnellement, ça me fait froid dans le dos.