Mel ou l'orgueil incommensurable (histoire d'un changement de vie)

Publié le par Mel

Beaucoup de gens me demandent pourquoi on est venu vivre ici, qu'est-ce qui a été le déclic ? On m'a demandé aussi ce qu'était ma maladie et comment je la vivais. Jusqu'il y a peu de temps encore, je n'aurais pas pu en parler. D'ailleurs, je n'ai jamais vraiment envisagé de le faire sur Internet, sur un blog. Faut dire qu'il y a un an, les blogs, je pensais sincèrement que c'était n'importe quoi. Depuis, j'en ai un, au départ, pour les copains, et depuis, pour moi, pour raconter ce qu'il me plaît de dire sans conséquences réelles sur le monde, quand et comme j'en ai envie. C'est un processus étrange, en fin de compte. Terriblement impudique et infantile, je crois. Se payer le luxe d'une tribune libre pour raconter juste n'importe quoi et être lu... Mais bon, je suis tombé dedans, alors voilà.

Je vais donc vous raconter l'histoire d'un couple poussé par un orgueil incommensurable et le refus de la médiocrité annoncée. Je vais vous raconter comment cela peut sauver des vies de venir vivre au Maroc. C'est une histoire très banale, pleine de naïveté, parfois pleine de pathos, mais elle se termine bien, pour le moment. Alors, moi, je la trouve belle, cette histoire.

Quand j'étais en bonne santé, je pensais que tout étais possible et donc je ne me projettais pas vraiment bien loin ou en tout cas, pas avec des masses de vigueur ou de conviction car tout se faisait sur le moment et il était acquis que jamais les choses ne pourraient tourner vraiment mal, quelques soient les obstacles ou les revers de fortune temporaires. JMA et moi étions jeunes, intelligents, capables et cultivés, que pouvait-il bien nous arriver, je vous le demande ?

Et puis très vite, en effet, les choses changent et tout est possible. Y compris de s'entendre dire qu'on ne travaillera plus jamais dans un environnement normal quand on a à peine 28 ans et qu'on a choisit un métier hautement conccurentiel et basé sur la surperformance, comme l'est le journalisme. Y compris de s'entendre dire que si on veut, on peut nous trouver (quoique avec difficulté et probablement pas mal d'attente, hein, parce que bon... Y'en a d'autres, des comme vous) un travail dans un CAT à enfiler des perles pour 80% du SMIC avec des trisomiques 21 quand on se croyait plus ou moins arrivé dans le petit milieu intellectuel parisien. S'entendre dire qu'on est trop jeune pour avoir droit à une pension de handicap, parce qu'on ne l'accorde jamais à moins de 30 ans, sauf pour les  paralytiques et aussi justifié que cela soit, on leur taperait sur les doigts, vous comprenez. Mais vous êtes prise en charge à 100% par la sécu, c'est déjà quelque chose. C'est vrai qu'en même temps, comme on ne sait pas traiter cette maladie orpheline parce qu'il n'y a pas de budget pour ce type de recherche, ça sert pas à grand-chose, mais c'est un privilège, vous savez. Y'en a beaucoup comme vous qui n'y ont même pas droit. Mais c'est sûr que ça va être dur de retravailler jamais. Vous avez de la famille ? Un mari qui travaille, n'est-ce pas ?

Ben non, justement, on n'avait pas prévu. On s'était dit qu'on pouvait y arriver avec moi qui commençait à faire carrière et JMA qui en avait marre de son taff pour lequel il était compétent mais trop cher et donc où on ne lui proposait plus rien. Alors il avait commencé à se reconvertir dans le journalisme spécialisé, mais un boulot comme ça, ça met du temps à se mettre en place et ça rapporte pas beaucoup, pas assez pour vivre à deux à Paris quand l'un des deux ne travaille plus.

Bien sûr, il a recherché du travail dans son ancien métier. Mais à 38 ans, quand la France est en crise, on est trop vieux. Les plus vieux ne sont pas parti et les plus jeunes poussent derrière. On peut avoir des cadres pour une bouchée de pain aujourd'hui sur la place de Paris, que voulez-vous ? Et puis, avec la Conjoncture, pourquoi avoir voulu changer de métier, hein, franchement ?

La crise... Je ne savais pas vraiment ce que c'était ou ce que cela pouvait bien signifier. Maintenant, je sais : ça veut dire que l'on peut passer en un an de vraiment très confortable à plus un radis et des dettes parce qu'il y a les impôts à payer et qu'on n'a jamais envisagé de se retrouver dans une telle situation. ça veut dire que la paupérisation n'est pas un mythe mais une réalité qui peut toucher tout le monde, vraiment. ça veut dire qu'être cadre en France n'est plus la garantie d'un certain niveau de salaire, mais plutôt la garantie d'un haut niveau de stress et de surexploitation sans que demain puisse être assuré pour autant. ça veut dire que l'on ne peut plus, même avec un bon salaire, acheter un appart' en centre ville à Paris qui ne soit pas une chambre de bonne déguisée. ça veut dire que tout est possible, oui, mais surtout le pire. C'est pour ça que je comprends fort bien que pour 75% des français, selon un sondage récent, travail ne signifie plus épanouissement personnel mais stress.

D'un coup, d'un seul, on passe de jeune et dynamique à traqué, littéralement. On étrique ses rêves, on essaye de s'habituer à l'idée que survivre est déjà une victoire quand on voulait vivre à plein tout ce que le monde avait d'exhaltant à proposer. On vivait de concepts comme l'éthique journalistique et le Beau artistique et on se retrouve plongé en plein concret : les impôts, le loyer, la bouffe, les médicaments inefficaces, les traitements qui ne servent pas à grand chose. Est-ce que je peux ou non me permettre de payer à l'avance des séances de rééducation fonctionnelle qui me dépriment à l'avance et que je ne veux pas faire mais qu'est-ce que vous voulez ? C'est tout ce qu'on me propose pour essayer d'aller mieux ou vais-je devoir non seulement trouver un kiné conventionné mais qui en plus, accepte d'être payé directement par la sécu ? Est-ce que la psychothérapie cognitivo-comportementale qu'on me suggère me permettra vraiment d'apprendre à vivre comme ça ou est-ce un de ces pis-allers qui te permet de te dire que si tu es malheureux, c'est parce que tu as de bonnes raisons de l'être ?

JMA et moi, on se ressemble. Ce n'est pas pour rien qu'on s'est marié si jeunes et qu'on ne l'a jamais regretté. C'est pour ça que d'un commun accord, on a décidé de refuser. Voilà, on a refusé le racrapotage, le compromis avec nous-même et les fausses bonnes justifications qu'on se donne pour se regarder dans le miroir quand on a trahit ses rêves. En France, c'était impossible, de refuser. Tout nous ramenait à terre. Mais ailleurs ? C'était un acte de foi, de partir vivre au Maroc. Continuer à croire, contre toute raison, que tout restait possible, que le monde était toujours aussi ouvert et qu'on pouvait recommencer à zéro. On a eu raison, dieu merci !

JMA a trouvé du travail facilement ici. Il n'est pas trop vieux. Et même, le plus rigolo dans l'histoire, c'est qu'ici, tout est à faire et son métier est redevenu passionant. Ici, ses compétences sont valorisées et on lui propose une vraie carrière, pas un placard.

De mon côté, il fallait aussi que je trouve une solution. Venir vivre ici, c'était la garantie du confort et donc d'une survie plus aisée, mais cela ne suffisait pas, pas vraiment, pas comme ça. Comme je suis d'un orgueil incommensurable (d'où le titre), j'ai refusé de m'arrêter. J'aurais pu, socialement, ça aurait même été justifiable, comme toutes ces femmes d'expat qui ne travaillent plus et se laisse vivre, souvent mal, d'ailleurs.  Et puis mes possibilités étaient restreintes, quasi nulles.

Mais j'ai cet orgueil incommensurable et du coup, j'ai décidé que, si je ne pouvais pas être journaliste, ce que je sais faire et qui était, lorsque j'étais en bonne santé, tout à fait dans mes compétences, je serais écrivain.  Tant qu'à devoir renoncer à une carrière qui me passionnait, ce serait pour quelque chose de plus grand, de plus difficile, de plus tout, quoi. En énonçant cela, qui n'avait été qu'un rêve creux de littéraire depuis bien des années, une chose pour laquelle je ne pensais pas avoir le talent nécessaire et je m'y étais résigné parce qu'on n'est pas tous des génies non plus, je pensais me dresser dramatiquement telle le poète maudit de la pub Maille face au Destin avec un grand D et tous les trémolos possible et bien entendu, me planter en beauté, mais au moins, j'aurais eu mon baroud d'honneur. Après, je pourrais me contenter de me laisser vivre, en me disant que ce n'est déjà pas si mal, d'avoir le confort. Ben en fait, pas vraiment. Je veux dire si, le confort, je l'ai. Mais je ne me suis pas plantée. Attention, hein, je suis pas le prochain goncourt non plus, mais pour le moment, ben ça marche pas si mal que ça.

J'ai envoyé une nouvelle à Milan Presse pour constituer (ben oui, tant qu'à faire, on ne tente pas petit, ma bonne dame) la "grande histoire" d'une publication mensuelle, Moi je Lis. ça a marché. Allez, ça devait être du hasard. Tentons plus faut, tentons plus fort : un éditeur cherchait des textes pour une nouvelle collection : je lui ai proposé un projet, il m'a fillé un contrat. Ben merde, alors ! Je pensais pas que ça serait si simple... Bon, évidemment, depuis, je bosse comme une malade et ce que j'écris n'est même pas bon, mais je vais retravailler et retravailler encore jusqu'à le satisfaire, ce saint homme qui m'a donné ma chance, c'est promis. Parce qu'être un grand écrivain n'est peut-être pas dans mes cordes, mais au moins, comme je le sais, je peux bosser.

Quand à ma santé... Bien sûr, je suis toujours malade, mais bon, ça, personne n'y peut rien. En revanche, la rééducation fonctionelle peut aller se faire foutre : j'ai mieux. Le soleil, la natation, la fête et la danse le soir, je suis en meilleure forme que je ne l'ai été depuis au moins deux ou trois ans. La psychothérapie cognitivo-comportementale ? Idem : le soleil, la mer, le fait de se sentir mieux, d'avoir des projets, de faire des choses, ben y'a pas meilleur comme thérapie. De toute façon, rien de ce que l'on me proposait ne fonctionnait vraiment : c'était des soins palliatifs. Et moi je dis que la meilleure manière de pallier la douleur et la maladie, c'est d'être heureux.

Voilà. Depuis, on est heureux. The end, pour l'instant. Parce qu'évidemment, la vie continue et tout est toujours possible, le pire comme le meilleur. Mais les choses changent très vite et on peut inverser la tendance, quand on a décidé de ne pas accepter ce qui semble inéluctable. On peut, quand on n'a pas le sens du ridicule (parce que sinon, évidemment, ça bloque aux entournures, les grandes déclarations de ce type) et le mélodrame romantique dans le sang, dire allez tous vous faire foutre, j'y arriverais, et meerde !

Voyez, c'est une forme de conte moral, en fin de compte. Et comme tout est possible, j'ai décidé de croire que ce qui va se passer, c'est que je vais continuer à essayer de toutes mes forces d'être écrivain et que je progresserais au fur et à mesure. JMA lui, a décidé qu'il allait faire carrière ici et apporter tout ce qu'il pouvait à notre pays d'acceuil en terme de compétence dans son domaine, sans renoncer au jeu, qui est sa passion. Et nous avons décidé de nous acheter une maison, d'adopter de nouveaux chats et un jour un enfant, qui sera notre avenir et à qui on pourra expliquer que tout est possible. Parce que c'est vrai.
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Publié dans Réflexions en vrac

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M
Résiste, Hugo, résiste ! Et quand tu penses que tu craques, viens nous voir ! Ici, la mana coule à flot de tout partout... Et puis, j'ai un copain qui m'a dit qu'il y avait de bons clubs de foot et de supers spots de surf, dans ce pays...
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H
Keep on fighting Mel, "Ils" existent, "Ils" veulent notre éradication. <br /> JMA et toi avez trouvé une manière élégante et courageuse de leur échapper. Peter aussi dans les vallées andines. Pour ma part j'ai réussi à abaisser progressivement mon aura si bas qu'"Ils" ne me voyent même plus. Mais ça demande beaucoup de mana, je ne sais pas si je tiendrai bien longtemps.
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E
Oui, c'est ma méthode... D'où le ton de mon blog, d'ailleurs. Mais effectivement, c'est dangereux, parce que je m'aperçois que dés que c'est un peu ciblé ou que je dis ce qui m'agace (sur mon blog par exemple), ça me fait toujours ça de moins,, comme énergie, à utiliser pour... Bah, pour tout le reste, quoi.Donc j'écris moins... dans mon blog.
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M
Oui, t'a remarqué, hein ? lol. Quand les choses ne vont pas bien, j'en veux à un "les" indéfini, pas vraiment le monde, pas non plus le système ou les corbeaux de mauvais augure, certainement pas les copains, évidemment, mais un "eux" contre qui je concentre toute ma colère. J'vais "leur" montrer, moi, tiens ! "Ils" ont pas encore eu ma peau, ces saligauds, etc. Qu'"ils" aillent se faire foutre ! Etc.Très efficace, comme méthode. Quand t'es en colère, t'a de l'énergie à revendre, mais bon... en même temps, comme c'est dangereux, la colère, surtout si tu sais pas bien la diriger (ça t'aliène des copains, ça te rend amère, aussi si tu en veux au monde pour les merdes qui te tombe dessus alors que personne n'y peut mais), se créer un "eux" indéfini et ceux-là, tu les laissera pas t'abattre, ça marche bien. ;-)
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E
Bien dit ! On les emmerde, va !
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