Aïcha Kendisha
Bonjour les zamis !
Alors aujourd'hui, je vais m'adonner sans gêne à un de mes vices favoris : je vais vous faire un cours magistral sur un sujet dont vous n'avez rien à battre !!! Gningnin, que c'est bon, le vice ;-)
Comme vous le savez sans doute si vous lisez régulièrement mon blog, je suis plongée jusqu'au cou dans un projet littéraire pour un éditeur qui lance une nouvelle collection et qui veut un polar folklorique ayant pour protagoniste une créature de féérie marocaine. Or, comme je l'expliquais l'autre jour, les créatures de féérie, ici, ça court pas les rues. La raison en est simple en fait. Si l'Islam est plus récent de quelques 7 siècles que le christianisme, il n'empêche que l'islamisation du Maroc s'est faite plus rapidement et de manière plus radicale que la christianisation en Europe. De telle sorte qu'il n'existe que peu ou pas de sources écrites "païennes" antérieures, tandis qu'en Europe, les sources écrites des traditions antérieures au christianisme sont légions. Qui plus est, l'Europe a connue au XIXe siècle une vague de passion, d'abord anthropologique et ensuite romantique pour la féérie, en particulier en Angleterre (vous savez, les photos de fées et autres herbiers de fées écrasées ? ça vient de là...). Du coup, les créatures féériques ont acquis de la profondeur, des motifs et des caractéristiques fixes assez précises que les quelques rescapés de la tradition orale marocaine n'ont pas et n'ont jamais eu. Après tout, le propre des légendes et des créatures y afférentes, c'est de changer, n'est-ce pas ? Ben elles s'en sont pas privés, les s...... !!! Du coup, elles ne correspondent plus à ce que l'on appelle féerie en France...
D'où dilemne : quelle créature choisir et pourquoi ? J'étais donc partie sur tout autre chose que ce que l'éditeur voulait. Heureusement, gentil comme il est, il a bien voulu m'aiguiller sur... Aïcha Kendisha, créature femelle d'une beauté renversante, qui rendrait fous les hommes et aurait (au choix, pas tous combinés quand même) des pattes de chèvre, de chamelle, de mule ou de mouton. Moi, je me dis, tiens, bizarre, j'en avais bien entendu parler, hein, mais moi, on m'avait plutôt parlé d'elle dans le cadre de la tradition gnaouïe comme d'un esprit dont la couleur est le noir et qui répond aux questions et aide à soigner certaines affections... Faison donc quelques recherches supplémentaires. En résulte que :
- Aïcha Kendisha (ou Kandisha) serait une femme ayant réellement existé (dixit la légende, hein) au XVIe / XVIIe siècle (les récits ne sont pas très précis sur ce point particulier), une portugaise / chleuh (là encore, de subtiles variations s'introduisent subrepticement) d'une très grande beauté qui serait tombé amoureuse d'un homme qu'elle aurait suivie jusqu'à Safi et l'aurait finalement épousé avant de devenir l'égérie de la résitance vis-à-vis des portugais qui l'auraient diabolisé en lui prêtant des attributs peu attrayants tels que les pattes de chamelle/mouton/chèvre/mule (au choix, selon votre dégoût particulier. Encore que dans le cas précis, faire un choix relève déjà de la perversion... Non, mais c'est vrai quoi ! C'est plus jolie qu'une chamelle, une chèvre? ça vous séduit plus ? Vraiment ?!?).
- Une variante indique que du coup, elle serait devenue immortelle et aurait vraiment des pattes de mouton/chèvre/chamelle/mule. Son but dans la vie serait de terroriser les petits nenfants pas sages en venant les chercher la nuit pour les emporter et/ou de rendre les hommes fous par sa beauté et de les perdre et/ou de défendre le Maroc contre un quelconque envahisseur/danger.
-Une autre variante indique qu'elle est en fait l'ambassadrice des djinns et/ou le plus terrible d'entre eux... Bref, elle est le diable, quoi. A ce titre, si tu veux l'attirer, suffit de lui proposer des entrailles de mouton à minuit à la croisée des chemins et elle viendra... Pas exigente, quand même la fille, notre diable à nous, il veut au moins ton âme pour commencer à papoter.
Quoi qu'il en soit, Aïcha serait le prénom qu'elle a choisit en épousant son marocain (ou alors, dans la version chleuh, son prénom, tout simplement) et Kendisha/Kandisha la déformation de comtessa qui est supposément son titre (parce que fait pas déconner, une comtesse portugaise qui tombe amoureuse d'un marocain, ça le fait plus qu'une femme de ménage. En revanche, si elle est chleuh, ben on comprend pas pourquoi elle aurait été comtesse, mais bon... [les chleuh sont une tribu berbère au parler tellement guttural que quand les français ont entendu les allemands durant la première guerre mondiale, ça leur y a fait penser, du coup, nous on appelle les allemands des chleus, mais ici, ce sont des berbères. Non, mais j'explique, sans quoi c'est pas compréhensible, hein, y'a eu des comtesses allemandes, mais pas des comtesses berbères. Des princesses, oui, je crois, mais pas de comtesses.]).
Bref, revenons à nos (pattes de) moutons. Une autre version indique que Aïcha Kendisha/Kandisha ou encore Lalla Aïcha, Aïcha Soudaniya, Aïcha Lgnawiya est en fait bien un esprit ou Mlouk dans la tradition gnaouïe dont la couleur (les esprits ont toujours des couleurs, va savoir pourquoi, c'est comme ça... Si j'ai tout compris, ils sont plus susceptibles de posséder/aider [et parfois, c'est pareil] des gens qui portent leur couleur.) est le noir à cause de son origine soudanaise (Tiens, elle est devenue soudanaise, maintenant ?!?). Quoi qu'il en soit, selon Georges Lapassade, anthropologue et sociologue universitaire (c'est pour ça qu'il parle bizarre et qu'on comprend pas tout, mais en fait c'est simple et je vais tout t'expliquer entre crochets), " La derdeba [rite de magie gnaouïe qui se pratique la nuit (Lila)], vise alors à transformer une possession morbide en une possession contrôlée et gérée. Au cours de la cérémonie, on invoque divers esprits liés à des couleurs, des saints locaux marocains, des entités féminines parmi lesquelles Aïcha Kandicha, une figure centrale dans les confréries marocaines, non seulement chez les Gnawa [peuple métisse africain / berbère descendant des esclaves qui ont une culture, en particulier musicale et magique assez singulière] mais tout d’abord chez les Hamadcha [confrérie religieuse de tradition vaguement soufi qui se réclame de deux saints marocains anciens et pratiquent l'automutilation rituelle pour guérir de la possession par les djinns] où elle occupe une place d’honneur auprès du fondateur de la confrérie. A la fin de la derdeba, les Gnawa exécutent un air emprunté au répertoire des Hamadcha pour invoquer Lalla Aïcha et l’inviter à se manifester par une possession. On éteint alors les lumières et on demande aux jeunes gens et aux enfants de sortir. « Aïcha Kandicha » aime séduire les adolescents, et donc les posséder, ce qui produit chez eux des troubles. La Moqqadema [médium de sexe féminin ou sorcière qui a des pouvoirs de guérison via la possession et que l'on appelle voyante-thérapeute ] des Gnawa est possédée par Lalla Aïcha et elle prophétise. Les gens peuvent la consulter sur leurs problèmes et Aïcha répond par la bouche de son medium en transe."
Bon, en résumé, Aïcha Kendisha est donc : une femme immortelle d'origine à la fois chleuh, portugaise et soudanaise (Moi qui croyait qu'avec un père anglais et un nom mi italien, mi allemand je me posais là, je peux aller me rhabiller...), qui est la plus terrifiante des djinns, a des pattes de mouton/chèvre/mule/chamelle mais est en même temps d'une beauté renversante (comme quoi, la cullotte de cheval c'est pas grave...), et qui fait du mal aux petits nenfants/ aux portugais (aux petits nenfants portugais ?) / aux hommes (petits hommes portugais ? Non... Ah ! Je sais : tous les hommes sont des petits nenfants et je suis sûre qu'en cherchant bien, ils ont tous des origines portugaises, les salauds. Non ? Ah ! Bon...) mais en même temps te possède pour ton bien (à moins que tu ne sois un petit nenfant de sexe masculin possiblement portugais) et répond à tes questions d'ordre divinatoire. A part ça, rien n'explique son goût visiblement immodéré pour les entrailles de mouton, surtout quand on pense qu'elle en a peut-être les pattes et que c'est franchement dégueulasse de bouffer quelque chose à qui on a déjà piqué un attribut aussi important qu'une moitié de corps, mais bon.
Bon, ben c'est simple, y'a plus qu'à hein ;-). Souhaitez-moi bon courage quand même !
Bisous,