Du fragile équilibre des relations au Maroc
Bonjour à tous !
Alors maintenant que je suis rassurée par tout un tas de commentaires de copains et de mails (merci les zamis, ça fait du bien !), je vais pouvoir gaillardement continuer ma route et vous raconter un peu l'ambiance d'ici.
Une des choses qui apparaît tout de suite compliquée au Maroc, ce sont les relations homme-femme. Et ce, même en dehors de tout rapport de séduction.
Dans le travail, les femmes sont respectées et les cadres d'entre elles n'ont aucun mal à imposer leur autorité aux collaborateurs hommes, pour autant que j'ai pu le constater. A ce niveau, les hommes posent même moins de problème qu'en France, où la question n'est pas réglée du tout. Mais en dehors, c'est une toute autre affaire. Une femme doit, même si elle travaille, tenir son ménage correctement, s'occuper des enfants, se montrer une "bonne" épouse, ne pas embêter son mari, le soutenir gentiment mais ne surtout pas trop lui en demander... Et j'en passe ! Pendant Ramaddan, par exemple, c'est festin tous les soirs. Et qui c'est qui l'a préparé de ses blanches mimines, ce festin, alors même qu'elles n'ont pas plus le droit que les autres de manger ? Les femmes, bien sûr ! Mais ne vous avisez surtout pas de manger (même quand vous n'êtes pas musulman) devant un homme dans la journée parce que ce serait "cruel". Bon, je comprends que cela le soit, Et puis c'est aussi un manque de respect plutôt choquant bien entendu, mais il me semble que mourir de faim et de soif en préparant de quoi manger et boire, c'est vraiment un supplice.
Dans les relations amicales (pour autant que ce type de rapports puissent exister ici ou tout court d'ailleurs, la question est encore débattue par des milliers de personnes), là encore, ce n'est pas clair. Ainsi, JMA et moi formont un couple, tout le monde le sait et comme nous sommes mariés, tout va bien, nous sommes donc "autorisés" à discuter amicalement avec des hommes et des femmes sans que cela apparaisse choquant... Pour peu qu'il y ait quelqu'un d'autre ! Deux exemples qui me semblent pertinents : le premier implique une femme, collègue de JMA, très sympathique et agréable.
A l'occasion de je ne sais plus quoi où je n'étais pas là, JMA lui propose de boire un pot. Réponse : non, bien sûr ! Pourtant, elle me connaît et sait probablement que JMA n'a aucune intention douteuse à son égard, mais comme elle me l'a dit après, "oui, mais si je viens chez vous alors que tu n'es pas là, TOUT LE MONDE va penser que JMA en profite pendant que sa femme est partie et que je suis une "maîtresse"... Maintenant, la situation s'inverse : un autre collègue, cette fois-ci masculin, nous demande de lui prêter nos jetons de poker. JMA lui dit pas de problème, mais si tu pouvais venir les chercher vu que ça pèse une tonne... Passe donc ce soir avant ta partie, je ne suis pas sûr d'être rentré du boulot encore (rappelez vous : rythme moyen ici : à la maison à 19h, rythme de JMA : 22h30...), mais Mel te les passeras. Réponse du collègue au téléphone : bon, on trouveras bien un moyen de s'organiser... Deux minutes plus tard, le collègue rappelle : et si je venais plutôt te chercher demain matin ? Bon, au final, cela n'arrangeait pas JMA, donc ledit collègue passe ce soir, mais je suis prête à parier que soit il racompagnera JMA quitte à rentrer vers 22h30, soit il viendra accompagné de quelqu'un (n'importe qui, hein, c'est pas le problème), soit il ne restera que sur le pas de la porte et surtout ne mettra pas un pied dans l'appartement, sans parler bien sûr de boire un verre...
Vous voyez donc à quel point, rien qu'au niveau amical, les relations hommes-femmes peuvent être complexes. Mais alors quand on passe au niveau amoureux, cela devient dantesque. D'abord, pour bien comprendre ce qu'il se passe, il faut que vous ayez en mémoire deux ou trois éléments historiques. Le premier, c'est qu'il est censément interdit d'avoir des relations sexuelles avant le mariage et que s'afficher en tant que couple non marié est ici un problème qui a valu à un grand nombre de gens de très grosses emmerdes sous Hassan II. Je m'explique : il n'était pas rare il y a enore une dizaine d'années que des policiers arrêtent un couple en pleine rue et exigent d'avoir une preuve de leur mariage, sans quoi, c'était la tôle ou le backchich. Un homme et une femme en voiture ? Pareils : prouvez-moi que vous êtes mariés. Et ça, cela ne fait qu'une petite dizaine d'années que cela ne se pratique plus, autant dire que c'est très présent dans la mémoire des gens. L'amour hors mariage, c'est hchouma, c'est péché. Cela ne veut bien entendu pas dire que cela n'existe pas ou que les rapports ne soient pas en train de se libérer, bien entendu. Les filles sont rarement vierges au mariage, les flirts adolescents d'ici sont les mêmes que ceux de partout ailleurs, etc. Seulement, on ne s'affiche pas, voilà. Par ailleurs, un couple non marié ne saurait vivre ensemble, comme c'est le cas très régulièrement en France. si l'on n'arrête plus les couples en pleine rue qui ne se tiennent même pas par la main, un couple qui emménagerait ensemble sans être marié serait sûr d'avoir de gros problèmes. D'abord, au niveau légal, ensuite au niveau familial et enfin, au niveau social.
Enfin, culturellement, on ne dit pas "je t'aime", on ne s'affiche pas, ni devant des étrangers, ni devant ses enfants, par exemple. Le couple marocain modèle se montre respectueux l'un envers l'autre et chacun bien à sa place. La tendresse, qui existe ici comme ailleurs, bien entendu, est réservée strictement à la chambre à coucher et aux moments d'intimité. Une femme ne dit pas : mon mari, elle l'appelle et le désigne par son prénom, c'est hchouma de montrer son attachement.
Maintenant, il faut mettre tous ces éléments historiques en rapport avec ce dont sont témoins les marocains quotidiennement à la télé ou au cinéma. Ils y voient l'amour libre, l'amour romantique, les relations passionnées, l'amour, encore l'amour, l'amour sous toutes ses formes, l'amour affiché, l'amour assumé. Et bien entendu, ils y aspirent, mais n'ont pas nécessairement le mode d'emploi.
Comme vivre ensemble n'est pas possible, le but du jeu reste le mariage, mais alors, comment concilier le visage de l'amour passion à l'occidental, nécessairement indécent, même s'il est attirant et fascinant avec le "respect" qui doit présider au mariage ? Oui, les hommes et les femmes couchent ensemble avant le mariage, mais au bout de combien de temps une femme cesse-t-elle de se montrer "respectable" pour devenir "allumeuse"? *Et à l'inverse, combien de temps doit-on rester chaste pour prouver qu'on est respectueux ? Au bout de combien de temps parle-t-on de mariage ? Quand présente-on l'autre à sa famille ? Une femme peut-elle simplement avoir des rapports avec des garçons et quand devient-elle une "trainée" ? Quand on dit "je t'aime" (toujours en français, il n'y a pas vraiment de mots exacts pour ce sentiment en arabe), est-ce que l'on démontre son attachement ou l'étrangeté dans le sens premier du terme des relations que l'on vit ? Mais alors, dire "je t'aime", est-ce même compatible avec l'idée du mariage ? Oui mais comment accepter l'idée du mariage sans amour, le beau, le vrai, celui que l'on voit au cinéma ?
Toutes ces questions sont bien réelles et tout à fait torturantes. Et ça, c'est sans parler des autres, ce que va en penser "tout le monde". Exemple assez confu je dois dire, parce que je n'ai pas tout suivi : une copine d'une collègue de JMA (déjà, ça commence, lol) a un petit ami français, qu'elle n'a pas présenté à sa famille, parce qu'elle ne savait pas où ça allait, mais bon, c'est sérieux quand même, ça fait la troisième fois qu'il vient la voir ici, je crois, et elle doit le voir à une soirée. Seulement problème : dans le lot des gens qui y seront, ladite copine n'a pas pu empêcher une cousine à elle de s'incruster. Or tous les autres savent que le français et elle sont un couple en devenir, mais la cousine, bien évidemment, non. Et elle est fouineuse, la garce et racontera tout à la première occasion à la famille, qui sera bien entendu blessée qu'elle n'en ait pas parlé elle-même. Elle sera considérée comme une mauvaise fille, voire comme une fille pas respectable si ce n'est pas elle qui en parle. Solution : ils vont prétendre ne pas se connaître et faire semblant de se rencontrer pour la première fois. Donc, il fallait absolument que ladite collègue de JMA, celle qui nous a raconté tout ça, maîtrise la situation pour sa copine et fasse comprendre au groupe la situation !!!!! Et ce, sans avoir pu discuter avec ledit groupe, qui s'y serait plié sans doute autrement, mais qui là, n'ont absolument pas compris pourquoi un couple qui sort ensemble depuis plusieurs mois faisait semblant de se rencontrer pour la première fois...
Autre exemple : durant la soirée jeu sont venu deux collègues de JMA, l'un fille, l'autre garçon, qui sortent ensemble. On a joué à Time's Up et déterminé que JMA et moi ne saurions jouer dans la même équipe parce que nous nous connaissons trop bien en tant que couple. Quelqu'un a donc dit, mais eux deux aussi sont un couple, ils ne devraient pas jouer ensemble non plus ! Réponse, mais non, mais non, nous ne sommes que collègues... Tout le monde les savait ensemble, il n'empêche qu'ils ne se sont plus jamais assis l'un à côté de l'autre de toute la soirée.
Voilà, ce ne sont que quelques exemples parmis bien d'autres mais qui montrent que tout cela n'est pas simple du tout. Aussi, si vous êtes célibataire et souhaitez vous installer au Maroc, bon courage, moi, je ne le ferais pas, c'est certain. Autant la vie ici est fabuleuse, autant les rapports homme-femme sont un cauchemar. La prochaine fois, je parlerais de la condition féminine (vous savez comme je suis féministe et à quel point ce sujet me tient à coeur), qui n'est pas simple non plus.
Allez, bisous à tous et à bientôt !