Mythologie & SF : un bon mélange ?

Publié le par Mel


Si la mythologie inspire tous les genres, tous les styles depuis la nuit des temps, si la religion et ses mythes fondateurs, pour différents qu’ils soient sont une constante de la civilisation humaine, pourquoi envisager qu’il en soit différemment dans le futur ? Du coup, comment imagine-t-on la mystique ou la mythologie dans la SF ? S’agit-il de dérivés des religions que l’on connaît, de rencontres avec des extraterrestres démiurges qui pourraient nous expliquer avec leurs pouvoirs quasi-divins ce qu’il en est, alors quoi ? Allons-nous découvrir la nature de la vie, le sens de l’univers et la réponse à tous les pourquoi que nous nous posons depuis la nuit des temps ? Vous vous en douterez, la réponse dépend à chaque fois des auteurs… Mais peut-être, aussi des périodes et des genres. Car la SF, c’est plus qu’un genre, en fait, c’en est une multitude, qui tous, ne correspondent pas au futur. Ajoutez à cela que l’état d’esprit des auteurs, les mouvements de pensée changent aussi au fil du temps et des médias, et vous comprendrez que l’on ne répond pas à l’appel mystique de la mythologie de la même manière en 1940, 1970 ou 2000, au cinéma ou en littérature…
Mythologie & Fantasy
En fantasy (eh oui, la fantasy est un genre de la SF, certes de plus en plus spécifique et éloigné du principe premier, puisqu’il ne s’agit en rien de science ni de futur, mais bon…), la mythologie est souvent reprise, déformée jusqu’à créer un univers à part, le plus fameux exemple de tous étant bien sûr Le Seigneur des Anneaux. Cette œuvre fabuleuse et très érudite reprend en effet énormément d’éléments de la mythologie pour tisser une histoire, un mythe cohérent et que ne renierait aucunement Joseph Campbell, le tenant du monomythe. Mais si tout le monde connaît désormais Le Seigneur des Anneaux, connaissez-vous vraiment l’univers Tolkennien ? D’abord, il faut savoir que le Seigneur des Anneaux est en réalité la suite de Bilbo le Hobbit, livre pour enfant extraordinaire qui raconte le voyage de Bilbo et de ses compagnons, leur combat contre un dragon pour lui voler son trésor et la rencontre, fortuite de Bilbo et de Gollum durant laquelle Bilbo trouve l’Anneau unique. L’histoire du Seigneur des Anneaux reprend donc quelques années plus tard, à la transmission de l’anneau à Frodon et toutes les aventures qui s’ensuivent pour sauver la Terre du Milieu.
mcbride25.jpg
High Fantasy, Heroïc Fantasy et autres dérivés
L’impact de l’œuvre de Tolkien sur la littérature de fantasy, dès les années 60, fut à la fois terrible et merveilleux. Je m’explique : son œuvre est d’une telle force que peu d’auteurs ont eu le courage, l’imagination ou même simplement la volonté de s’en éloigner. Il y a là tout ce qu’il faut pour créer des histoires à l’infini. Le monde est tellement complet que moult recherches universitaires se sont faites et se font encore rien que pour en comprendre toute la subtilité. Pourquoi alors chercher ailleurs ? C’est ainsi que de très nombreux auteurs se sont contentés de modifier très peu l’univers de base de Tolkien pour se l’approprier, ce qui, incidemment, fait moyennement rire ses héritiers qui ont, du coup, protégé des noms de lieux et de races comme les orcs, par exemple. Si vous faites bien attention, chez Tolkien, cela s’écrit orc, O R C, chez les autres, orque O R Q U E, le plus souvent. Cette fantasy, souvent agréable, parfois même passionnante n’apporte cependant rien à notre sujet, à savoir, comment utiliser à ses fins la mythologie dans une œuvre d’imaginaire. Si l’on est vraiment indulgent, tout au plus peut-on dire que, pour les plus originales d’entre elles, elles ne reprennent pas tant le monde de Tolkien que sa manière d’utiliser la mythologie, à savoir l’illustration en technicolor de la Grande Bataille Eternelle Du Bien Contre le Mal.
Plusieurs sous-genres en sont nés, quoiqu’il en soit, le plus important étant la High Fantasy ou « haute fantaisie », c'est-à-dire cette littérature épique dans laquelle le destin du monde tient au courage d’une poignée de héros. Là encore, les exemples sont tellement légions que je vous laisse le loisir d’explorer le genre sans entrave. Un autre genre particulièrement fécond fut l’Heroïc Fantasy, mais en ce qui le concerne, il serait injuste de le faire remonter à Tolkien uniquement. En effet, le genre remonte plutôt à Howard et à sa série de nouvelles (ensuite reprises dans de nombreux romans) des Conan le Barbare. On est plus proche du héros au sens gréco-romain du terme, demi-dieu ou mortel distingué par les dieux. Mais encore une fois, la saga tolkenniene modifia profondément la donne et plaça en règle générale ledit héros dans un monde tout plein d’elfes et d’orcs dans tous les sens… Une exception notable et qui, elle aussi, générera tout un tas de dérivés plus ou moins heureux fut Moorcock, qui n’a jamais lu un seul Tolkien et créa un monde à part, le Multivers, profondément original en ce sens que, pour une fois, il ne s’agit pas tant de représenter la lutte du Bien contre le Mal que la tension entre deux forces contraires et tout aussi destructrices l’une que l’autre, l’Ordre et le Chaos.
Le Space Opera ou la Science-Fantasy
Pour ce qui est de la science-fiction au sens plus classique du terme, un genre s’est distingué tout particulièrement dans son utilisation de la mythologie, c’est le Space-Opera. Ça vous en bouche un coin, dites ? Et bien non, en fait, quand on y réfléchit, c’est tout à fait logique, et pour cause : le Space-Opera répond à des contraintes narratives extrêmement proches de la fantasy et c’est pourquoi, dans certains cas, comme par exemple, pour ce qui est du cinéma, Star Wars, on parle même de Science-Fantasy. En effet, la Force n’est rien d’autre qu’une magie mystique et, comme dans la mythologie ou dans les contes, les héros sont toujours des héros et les princesses en détresse toujours des princesses en détresse. Pierre Bordage, un des écrivains français contemporains le plus connu en est un exemple frappant. Qu’il s’agisse de Rohel le Vioter, un feuilleton fleuve ou des Guerriers du Silence, son space-op’ le plus aboutis, nous avons là en effet tous les attributs classiques du héros de fantasy. Certes, il explore des planètes mais ça pourrait tout aussi bien être des Terres Lointaines. Quand au Chant du Silence, qui permet de se déplacer de planètes en planètes sans un effort, à votre avis, qu’est-ce si ce n’est de la magie ? Mais Bordage ne représente qu’une infime portion d’un genre qui s’est développé très tôt en ce sens et qui explore en long, en large, en travers et par tous les moyens possibles et imaginables tous les éléments mythologiques classiques. Je ne vous ferais pas l’insulte de supposer que vous ignorez que l’œuvre principale du genre est évidemment Dune et sa poudre magique, l’Epice…
Les-guerriers-du-silence-1.jpg
Quand la science-fiction répond aux questions philosophiques primordiales…
…ça fait souvent des dégâts ! Eh oui, les auteurs de SF se sont souvent posés la question de savoir si le futur répondrait aux attentes mystiques du présent. En fait, à partir des années 70, les délires psychédéliques d’auteurs persuadés de détenir LA réponse aux questions immuables (qui suis-je ? où cours-je ? Et le plus souvent, dans quel état j’ère ?), donnent lieu à des œuvres d’un profond ennui mais aussi, parfois à des surprises bienheureuses et devenues cultes. Un auteur en particulier se distingue dans ce méli-mélo mystico-religieux, c’est Philip K. Dick. Certes, il était sérieusement touché aux pattes arrière, certes il a cherché régulièrement à se faire interner en asile psychiatrique, certes enfin, son œuvre débute bien avant les années 70 mais il n’en reste pas moins qu’à mon sens, il est le symbole de ce que les délires psychédéliques des années 70 peuvent donner de bien. C’est à cette période de sa vie, d’ailleurs que, drogué jusqu’au yeux, paranoïaque et probablement schizophrène, il écrit l'Exégèse, texte monumental sur son œuvre dont une seule partie est publiée aux États-Unis. Elle est issue des interrogations de Dick sur une expérience mystique qu'il a vécue en mars 1974, durant laquelle il prétend avoir rencontré des extraterrestres avec lesquels il aurait entretenu une relation épistolaire depuis. Ladite rencontre du troisième type est également l'origine de Siva, œuvre emblématique de la fin de sa vie. On y trouve des fragments de l'Exégèse, à l'intérieur d'une histoire qui est une véritable mise en abyme de sa propre vie. À sa mort, on découvre chez lui plus de 8 000 pages du dialogue qu'il entretient avec lui-même (ou les extraterrestres) depuis cette expérience. Un exemple parmi d'autres : en écoutant la chanson des Beatles Strawberry Fields Forever, il diagnostique que son fils est atteint d'une hernie inguinale, ce qui sera confirmé par des examens ultérieurs… Alors, Philip K. Dick, fou ou prophète ? Toujours est-il qu’il est sans doute, avec Franck Herbert, un des auteurs à avoir le mieux réussit à jouer avec le feu (répondre aux attentes mystiques des humains à travers la SF). Car Herbert, en dehors de Dune, qui est, on l’a déjà dit, un monument de science-fantasy, cherche lui aussi à déchirer les voiles de la réalité à travers la SF pour mieux atteindre l’ultime vérité de la nature de l’humanité ou des dieux. Ainsi, son cycle du Programme Conscience en est un exemple absolu. En effet, il ne s’agit de rien de moins que de créer une intelligence artificielle qui se révélera au final, être un dieu !
Science-fiction, religion & mythologie : un bon mélange ?
Au final, je me rend compte que je n’ai pas vraiment répondu à la question première, à savoir, est-ce que la SF utilise ou non la mythologie ? En fait, la réponse est bien évidemment oui, car la mythologie, passé, présente ou future n’est qu’une tentative d’explication du monde, la base de la religion, ou, exprimé de manière plus politiquement correcte, des éléments d’explication qu’on donné d’anciennes ou de lointaines religions. Comme l’humanité n’a cessé de se poser des questions auxquelles seule la foi peut, pour certains, être un élément de réponse, il est bien normal que la SF explore ces territoires, car, comme tout média culturel, elle est en parti faite pour. Ce n’est donc pas un mini article qui me permettrait d’apporter une véritable analyse, il y faudrait une encyclopédie. Mais s’il est une seule chose à retenir de cette sélection un peu aléatoire et très arbitraire que j’ai faite, c’est la suivante : la science-fiction est avant tout une littérature d’imaginaire faite pour distraire et raconter des histoires. Parfois et c’est un plus, elle fait réfléchir. Parfois et c’est aussi un plus, elle crée des mondes fascinants qui nous captivent durablement. Mais lorsqu’elle tente d’exploiter réellement la religion, lorsqu’elle devient une expérimentation mystique, elle se plante. La mythologie et la SF ont ceci en commun, elles sont un support de questionnements, bien sûr, mais surtout, ce sont de belles histoires. Alors après, à chaque auteur son histoire et là, c’est à vous de les découvrir et de les explorer avec gourmandise…
Publicité

Publié dans Science-fiction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
C'est un fait qu'en littérature comme en art en général, les limites sont faites pour être transgressées et les auteurs, ces salauds qui ne veulent pas être facilement rangés dans une petite boite (sic) sont friands de ce tytpe de transgression... Ce en quoi ça me fait penser qu'il va falloir que je fasse un article sur les genres-fusion ou les oeuvres en limite de genre. C'est très intéressant, souvent les plus créatifs.
Répondre
V
Les limites entre les genres sont parfois difficiles à cerner...
Répondre
M
A dire vrai, pas en article, non. Pas eu l'occasion, vu que j'ai d'excellents copains qui sont bien meilleurs que moi sur le sujet. ;-)
Répondre
A
Les supers heros aussi sont pas mal dans le genre, mais j'imagine que tu t'es penchée sur la question non ? :)
Répondre