Terry Pratchett VS Fritz Leiber

Publié le par Mel

Quel est le rapport entre Terry Pratchett, le fabuleux auteur du Disque-Monde et Fritz Leiber, que la plupart d’entre vous ne connaît même pas ? Et bien, Fritz Leiber, c’est un auteur, entre autre de fantasy et il y a de cela quelques décennies, il a créé le Cycle des Epées. Ah ! C’est donc une source d’inspiration alors, comme Tolkien, mais en moins important, c’est ça ? Et bien non : j’affirme, moi, que sans Leiber, pas de Pratchett. C’est bien simple : Ank-Morpok, la Mort, le destin, tout ça, c’est chez Leiber que Pratchett l’a trouvé. Mais surtout, Pratchett ne s’est pas contenté de parodier Leiber comme il l’a fait pour beaucoup d’autres auteurs, non, il a accentué un humour, une vision du monde déjà bien ancrée dans l’esprit du créateur du Cycle des Epées. Petit voyage au cœur des deux œuvres…
Une petite histoire du Disque-Monde
 Qu’est-ce que le Disque-Monde ? Et bien, c’est un monde plat, un disque donc, posé en équilibre sur le dos de quatre éléphants (Bérilia, Tubul, Ti'Phon et Jérakine) eux-mêmes juchés sur la carapace d'une tortue géante (la Grande A’Tuin), errant dans le vide sidéral.
discworld.jpg Le Disque-Monde

Sur ce monde un tant soit peu absurde largement inspiré de l’ensemble de la littérature de Fantasy, les chances sur un million se réalisent neuf fois sur dix, la lumière s’étend sur le monde à la manière d’un film gras sur l’eau à cause de l’omniprésence d’une magie parfois suffocante, les hommes côtoient avec méfiance des nains, des elfes, des trolls, des loups-garous, des vampires, des morts-vivants, des Igor (les meilleurs serviteurs et de loin, malgré leur accent étrange et leur fâcheuse habitude de recycler les organes des gens), et, d’une manière générale, à peu près toutes les personnalités anthropomorphiques qu’il est possible d’imaginer, y compris quelques dieux mineurs et la Mort. Comme tout disque qui se respecte, le Disque-Monde a un moyeu et une circonférence. Il ne fait pas bon s’approcher trop du bord, sous peine de tomber par-dessus, quand au Moyeu, il est terriblement chargé en magie. Mais heureusement, il y a Ank-Morpock, la Cité Aux Mille Puanteur, bordée par la Mer Circulaire, siège de toute civilisation dans laquelle règne un Lord Protecteur suffisamment sage et retors pour avoir imposé un système de guildes à tous les corps de métier - y compris les moins honnêtes - et réussit le tour de force de mettre en place un quota de criminalité ! Ainsi, si vous êtes volé, prenez garde à ce qu’on vous remette bien un bon en bonne et due forme afin que vous rentriez dans les statistiques et que vous puissiez bénéficier de tous les avantages afférant à votre infortunée situation, telle que des réductions dans certains magasins de la ville ou la possibilité de racheter vos effets personnels, moyennant une modique somme pour rétribuer les efforts du voleur vous ayant pris en charge. Dans les rues toujours animées de la capitale, vous trouverez également des échoppes voyageuses, qui apparaissent de temps en temps pour vous vendre des objets magiques au meilleur prix mais aussi aux conséquences fâcheuses, des tavernes que seul le touriste le plus naïf peut qualifier de « pittoresque » quand le terme qui vous vient spontanément à l’esprit est « gargote infâme et dangereuse », l’Université Invisible, soit la plus grande Université de Magie du monde, dont les relents de magie souillée peuvent momentanément altérer votre réalité quotidienne et, si vous avez de la chance, vous croiserez même peut-être Conan le Barbare, qui, certes, est d’un âge avancé mais qui garde bon pied bon œil, surtout maintenant qu’il possède un dentier en diamant et peut manger de la nourriture solide. Bref, le Disque-Monde, c’est un univers en folie, dirigée d’une main de maître par Terry Pratchett sur plus d’une trentaine de volumes.
Quelques décennies plus tôt, à Newhon…
Nehwon est le monde créé par Fritz Leiber dans son Cycle des Epées, commencé en 1935 et essentiellement composé de nouvelles publiées en France sous forme de recueils. Il s’agit en fait d’une bulle de champagne, à chaque instant prête à entrer en collision avec une autre ou à se dissoudre sur le rebord du verre. Mais heureusement, sur Nehwon, il n’y a presque que des humains, enfin, à l’exception des Hommes Invisibles du Grand Nord, de quelques djinns par-ci par-là, sans compter bien sûr quelques personnalités anthropomorphiques telles que des dieux mineurs et la Mort.
 Carte de Nehwon

Il est une ville sur Nehwon que le voyageur doit absolument explorer, c’est Lankhmar, la fabuleuse cité aux Cent Quarante Mille Fumées. C’est le centre de toute civilisation, régie par un roi, certes, mais surtout, par des guildes pour chaque corps de métier, y compris les moins honnêtes ! Ainsi, si vous êtes volés, assurez-vous de l’être par un affilié, sans quoi vous pourrez porter plainte légitimement devant la guilde de ce noble et nécessaire métier qui fera tout pour châtier à mort l’insolent et récupérer son butin, qui deviendra alors, soyez-en assuré, la propriété d’un honnête voleur ! Mais ce n’est pas tous les jours rose pour cette fameuse Guilde des Voleurs. En effet, la série est centrée sur deux personnages, Fafhrd, le Barbare du Nord et le Souricier Gris. L’un et l’autre voleur, nos deux héros sont avant tout rétifs à l’autorité et refusent de payer tribut à la guilde. Celle-ci a bien tenté de les assassiner, puis de les chasser, de les piéger, de les lasser, mais en désespoir de cause, elle a finit par laisser tomber, espérant simplement qu’on la laisse en paix. Pourtant, nos deux héros ne sont pas bien méchants, ils hantent juste les palais pour y dérober les plus beaux trésors et les déposer aux pieds d’une belle d’une nuit ou d’un grand amour. Ivrognes par conviction, dès qu’ils ont un sou en poche non dépensé pour les yeux d’une femme, ils le dilapident à l’Anguille d’Argent, une taverne mal famée mais riche d’histoires en tout genre (je suis sûre que Deux-Fleurs la trouverait pittoresque, c’est dire !). Parfois, l’appel d’un trésor ou tout simplement la lassitude les fait sortir de Lankhmar pour parcourir le monde. Mais à chaque fois, leurs aventures les ramènent, fauchés comme les blés à Lankhmar et la Guilde pleure. Ce n’est d’ailleurs pas la seule à être agacée par leur comportement anarchiste. La Mort elle-même en a marre parfois et tente de les piéger dans son domaine mais ils lui échappent toujours et son seul recours est alors de claquer des doigts pour tuer quelques malheureux moustiques qui passaient par là. C’est que ce n’est pas facile de se présenter à l’heure au rendez-vous suprême pour constater qu’on ne prend même pas la peine de se rendre compte du danger, c’est frustrant, il faut le comprendre. Tiens, demandez donc à la Mort du Disque-Monde ce qu’elle pense de Rincevent, par exemple !
Des points communs des deux univers
Vous l’aurez compris, Nehwon et le Disque-Monde ont beaucoup en commun. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, attention, Fritz Leiber n’était pas un humoriste et Newhon n’est pas un monde satyrique, cependant, ce n’est pas non plus de l’Heroïc Fantasy lourdingue épique dans laquelle on mesure la virilité des héros à la taille de leur épée. Par ailleurs, Pratchett a largement puisé, on l’a déjà dit, dans tout le répertoire de la Fantasy. High Fantasy, bien sûr, avec des créatures directement issues de Tolkien, des personnages emblématiques d’Heroïc Fantasy d’Howard ou de Moorcock, de la Dark Fantasy par-ci par-là et même de la pas fantasy du tout, avec des références au quotidien anglais, à l’absurdité de l’administration, au monde du show-bizz ou du Rock ‘n Roll, bref, notre fameux écrivain humoriste décoré par la Reine pour Services Rendues à la Littérature Britannique ne lésine pas sur les parodies en tous genre. Mais le cas de Leiber est un peu particulier. En effet, cet écrivain inexplicablement méconnu en France et pourtant cultissime aux Etats-Unis a un état d’esprit un peu particulier que l’on retrouve parfaitement dans l’œuvre de Pratchett. Son style déconcertant a d’ailleurs été un frein au début de sa carrière et il a fallut attendre les années soixante pour que l’on reconnaisse son génie et que l’on qualifie enfin comme il se doit le cycle des Epées : la Sword And Sorcery était née, soit littéralement, des épées et de la sorcellerie. Ainsi, loin d’être des héros typiques de l’Heroïc Fantasy, Fafhrd et le Souricier Gris sont avant tout des hommes aventureux, liés par une amitié indéfectible et une morale douteuse quoi que honorable à sa façon, un peu paumés dans un monde régie par des Dieux qui jouent parfois le destin des hommes aux dés. C’est cet aspect tout particulièrement qui marquera Pratchett et c’est en cela que l’on peut dire qu’il ne se sert pas de ses références à Leiber comme de celles qu’il fait à Howard, Tolkien ou Moorkock. Certes, Ank-Morpok est un double parodique à peine voilée de Lankhmar, les Mille Puanteurs répondant parfaitement aux Cent Quarante Mille Fumées. Certes, le fait que Rincevent soit un mage raté, frêle et pleutre n’est probablement pas un hasard si l’on considère que le Souricier Gris est un mage raté, frêle et courageux. Mais l’important n’est pas là et l’on pourrait relever toutes les intertextualités présentes durant des heures sans comprendre vraiment la communauté d’esprit qui anime les deux hommes. Le vrai point commun entre les deux œuvres, c’est une vision un peu absurde de l’existence, de l’arbitraire du destin et du parcours hasardeux des hommes qui se dépatouillent comme ils le peuvent de ce qui leur tombe sur la caboche.
Du rôle du précurseur
Si la Mort, déjà représentée sous la forme d’un personnage trouble, au caractère à la fois dépressif et coléreux chez Leiber devient un des personnages principaux du Disque-Monde, avec plusieurs livres qui lui sont consacrés, ce n’est pas pour rien. De même, l’absurdité de la genèse du Disque-Monde, juché sur une tortue cosmique est assez comparable à la bulle de champagne de Nehwon. L’un et l’autre marquent une vision à la fois humaniste, bon enfant et fataliste du monde, considéré comme relativement instable, arbitraire, désacralisé, qui contraste brutalement avec le reste de l’imaginaire fantastique. En cela, Pratchett ne parodie rien, il suit les traces d’un précurseur.
LankhmarGods.jpg Les dieux de Lankhmar

Certes, le Cycle des Epées est bien plus épique, nos deux compagnons bien plus courageux, leurs aventures souvent plus nobles, encore que parfois, elles soient simplement dictées par l’appât du gain ou le hasard. Pratchett va plus loin et prend prétexte de la fantasy pour présenter des gens ordinaires confrontés à un monde en folie, à des aventures loufoques qui doivent les mener, entre autre, à sauver le monde alors qu’ils sont à peine capables de tenir sur leurs jambes, mais pour lui, c’est bien plus facile, car Leiber était déjà passé par là ! Rappelons-le, la première nouvelle du Cycle des Epées fut écrite dès 1935 et la première publication est de 1941 ! Pratchett, lui, se lance dans l’écriture vers 1965 avec le Petit Peuple du Tapis et ne commencera le Disque-Monde qu’en 1983, époque à laquelle Leiber était déjà devenu un géant de la littérature qui vivait tranquillement de quelques nouvelles par-ci, par-là et de beaucoup de rééditions. Pratchett ne peut donc en aucun cas ignorer Leiber et les trois premiers volumes du Disque-Monde lui sont d’ailleurs un hommage non déguisé. Après, au fil des romans, l’influence de Leiber sur Pratchett disparaît un peu, remplacée par des satyres plus précise de notre quotidien et des milieux comme la presse britannique, le cinéma hollywoodien ou le show-business. Pourtant, la récurrence de personnages comme la Mort, qui parle toujours EN MAJUSCULE ET CHERCHE UN SENS A SA VIE, enfin, à son existence, tout du moins, ou encore le bruit du tonnerre que font les dés des Dieux en train de jouer avec la vie de pauvres hères, sont des rappels constants de ce qui est l’essence de l’œuvre de Pratchett : une certaine forme d’humanisme bon enfant et un peu fataliste, allié à un solide sens de l’humour essentiellement basé sur la capacité de l’auteur à être « littéral » dans sa compréhension du monde.
Terry Pratchett : un humour « littéral »
Pratchett n’a pas écrit que le Disque-Monde. Bien sûr, il s’agit de son cycle le plus connu, et pour cause, sa richesse incroyable, sa finesse mais aussi son ampleur parfois décourageante pour le nouveau lecteur (à tort, je vous l’assure, ça se lit comme on boit du petit lait) en font une œuvre considérable. En fait, il a commencé à 17 ans, avec Le Peuple du Tapis, un roman court et ma foi sympathique qui laisse déjà présager de son talent. En effet, ses héros sont tout bonnement des acariens, qui ont fait de l’aspirateur un Dieu Vengeur, le Grand Découdre, dont il faut éviter de provoquer le courroux. Bon, ça, c’est l’interprétation que vous pouvez faire après lecture du livre, mais au départ, vous ne savez rien, si ce n’est que la paix règne sur le Tapis et que la tribu des Munrungues vit tranquillement sa vie avant d’être balayé par la puissance de l’Empire dumii. De cette idée naît plus tard Le Grand Livre des Gnomes, trilogie hilarante sur la vie d’une tribu de gnomes isolés au bord d’une autoroute qui découvre par hasard la civilisation d’autres gnomes, installés, eux, dans un grand magasin et persuadés que ledit grand magasin constitue l’univers entier ! Le choc des civilisations est rude et c’est là que l’humour « littéral » de Pratchett se fait le mieux sentir. Car les gnomes du grand magasin pensent que le fondateur du lieu est Dieu et que les panneaux publicitaires sont… Des commandements divins ! Au début de chaque chapitre, on trouve ainsi un extrait de la Gnomenclature, le Livre Saint et c’est désopilant ! Voyez plutôt :
« III. Or Arnold Frères (fond. 1905) dit : Que les Annonces Soient, afin que nul n’ignore la Conduite adéquate à tenir dans le Grand Magasin.
IV. Sur l’Escalier qui Bouge, qu’un Panneau proclame : Animaux Domestiques et Landaus doivent être tenus dans les Bras.
V. Et grand fut le courroux d’Arnold Frères (fond. 1905) car beaucoup ne tenaient dans leurs bras ni Animaux Domestiques ni Landaus. […]
VIII. Et Arnold Frères (fond. 1905) déclara : en Vérité, je vous le dis, les Humains sont des sots, qui n’entendent point le Langage le plus clair. »
De ce décalage entre la réalité et la perception littérale que l’on peut en avoir découle tout l’humour et le talent de Pratchett. Jeux de mots et quiproquos en sont directement issus, comme la fameuse « peau lisse d’hache sueur rance » (police d’assurance) dont le tenancier d’une taverne miteuse a du mal à comprendre le concept...
Pratchett, l’écrivain culte
C’est dans la même veine que Pratchett écrit Strate-à-Gemme, un petit roman de SF assez injustement déconsidéré. En effet, il y imagine une Compagnie chargée d’effectuer du Design planétaire et donc de fabriquer… Des planètes ! Oui, la Terre est artificielle, et s’il y a des fossiles, c’est juste pour s’amuser à voir combien de temps on passera à chercher leur signification ! Parfois, un jeune un peu trop enthousiaste ou malicieux pour son âge pousse un peu et va jusqu’à incruster dans la couche planétaire un dinosaure portant une montre ou une pancarte disant « à bas le nucléaire », mais là, il y en a un qui a carrément créé un monde plat… Un disque ! Tout est lié, chez Pratchett, décidément et si son incursion dans la SF fut plutôt ratée, il n’en demeure pas moins que cet auteur britannique, né le 28 avril 1948 à Forty Green, dans le Buckinghamshire, au Royaume-Uni est devenu cultissime et très, très riche grâce à son talent. Ce n’était pas un premier de la classe, pourtant, et il n’a découvert la lecture qu’à dix ans, grâce au Vent des Saules de Kenneth Graham. Mais dès ses 13 ans, tout cela a changé et il décroche le premier prix de sa classe pour une histoire fantastique, intitulée "Une affaire d’enfer" ["The Hades Business"], qui raconte les déboires du Diable, forcé de recourir à la publicité pour attirer les âmes ! La nouvelle sera d’ailleurs publiée deux ans après dans un magazine de SF. Dès lors, Terry Pratchett se veut écrivain et c’est sans conviction aucune qu’il deviendra tour à tour correspondant local pour la presse puis attaché de presse.
minicon032705-pratchett.jpg Terry Pratchett en signature à Minicon.

Dès 1987, son succès sera tel qu’il pourra se consacrer uniquement à sa passion, grâce au Disque-Monde. Aujourd’hui, il est devenu une icône de la Fantasy britannique, a été décoré par la Reine d’Angleterre pour "Services rendus à la littérature britannique" et a vendu plus de 10 millions de livres au Royaume-Uni. Les Annales du Disque-Monde sont traduites en 18 langues et publiée dans plus de 25 états, bref, il n’a plus de problème d’argent, il est même l’écrivain le plus riche du Royaume-Uni, tous genres confondus ! Aujourd’hui, Terry Pratchett vit à Wiltshire, en Angleterre, avec sa femme Lyn (épousée en 1968) et sa fille Rhianna. Il continue d’écrire en moyenne un roman par an et entretient sa légende en portant en permanence des chapeaux de cow-boy et en collectionnant des plantes carnivores qui aurait prit, dit-on, possession de son jardin d’hiver. Bien sûr, son œuvre est l’objet de très nombreuses adaptations, jeu de rôle, BD, jeux vidéo, etc., les livres connexes aux Annales sont légion, tels que des Art-book, des recueils de recettes, des cartes du Disque-Monde, des guides touristiques, le tout devenant à force tellement tentaculaire que notre auteur commence à se plaindre de ne plus pouvoir sortir de cet univers sous peine de se faire taper sur les doigts par ses fans.
De bons présages
Terry Pratchett, a, entre autres choses, écrit un roman en collaboration avec Neil Gaiman, le fabuleux scénariste du non moins fabuleux Sandman, c’est De bons présages. Le thème en est…l'Apocalypse ! Depuis le temps qu'on en parle... Eh bien, c'est pour dans onze ans, très exactement. Or, comme chacun sait, depuis que Dieu créa le monde et Satan l'enfer, ils cherchent à tirer la couette à eux. Pour défendre leurs intérêts respectifs, ils ont donc leurs envoyés spéciaux sur terre. Côté Bien : Aziraphale (ange de son état, bibliophile et libraire à mi-temps). Côté Mal : Rampa (démon, lunettes noires et boots en peau de serpent, propriétaire d'une Bentley). Et l'Apocalypse, ça ne les arrange pas du tout. Parce que, vous savez ce que c'est, quand on vit quelque part depuis des siècles, on a ses petites habitudes. Alors ange et démon vont doubler leurs patrons et tout mettre en oeuvre pour faire capoter l'Apocalypse. Le résultat est hilarant, mais la collaboration se serait plutôt mal passée et Neil Gaiman ne veut plus jamais retravailler avec Pratchett !
La communauté des Annales
Les Annales du Disque-Monde sont un tel phénomène désormais qu’une communauté s’est créée autour de l’univers et échange, discute, compare et exige des comptes de la part de l’auteur. C’est ainsi que Terry Pratchett a été obligé d’écrire Procrastination, dans lequel il met en scène les moines du temps, qui veillent au bon déroulement de l’histoire et les régulateurs du réel (que l’on peut vaincre en leur envoyant des chocolats) qui cherchent à détruire toute trace de désordre de l’univers, et qu’est-ce que la vie, si ce n’est le désordre, nous dit l’auteur ? En un tour de main et de force, Terry Pratchett réussit à convaincre tout un chacun que les incohérences remarquées au fil de son œuvre sont normales puisque l’histoire comme la réalité sont choses instables et en plus, il en profite pour se moquer gentiment de ses censeurs, qui, béats, ne l’en admire que plus. Chapeau, l’artiste, non ?
Fritz Leiber, l’écrivain multiple
De son côté, assez étonnamment, Fritz Leiber est non seulement peu connu en France, mais encore, sa renommée tient presque exclusivement au Cycle des Epées. Aux Etats-Unis, à l’inverse, il est une véritable légende, essentiellement pour la SF ! On lui a même très souvent reproché de ne pas s’en être tenu à la science-fiction et d’avoir écrit ces aventures rocambolesques et décidément pas très sérieuses. Peu publiée en France, puisque seuls 24 de ses livres ont été éditées, son œuvre est fabuleuse et particulièrement prolifique. On compte ainsi plus d’une cinquantaine de titres de genres aussi variés que la Sword And Sorcery, la SF ou la poésie et plus de 250 nouvelles. Encensé par la critique, croulant sous les Hugo, les Nebula, Fritz Leiber est sans doute l'un des auteurs les plus originaux de sa génération, même si son style, sa capacité à mélanger les genres, ont souvent dérouté ses lecteurs et ont nécessité qu'il attende les années soixante pour être vraiment reconnu, période à partir de laquelle il commence sa razzia sur les prix du genre, le premier datant toutefois de 1958 pour The big time (Le grand jeu du temps). Malheureusement, les rares titres à avoir été publié en France sont désormais presque tous introuvables et il faut rendre grâce à Bragelonne d’avoir commencé à rééditer le Cycle des Epées, en espérant qu’ils en feront autant pour des œuvres aussi fondamentales en SF. Actuellement, un des rares œuvres encore disponible de Leiber en SF est Le Vagabond chez LGF, qui fut le tout premier volume de la collection Ailleurs et Demain chez Laffont. C’est un pur récit de SF qui décrit les effets multiples du surgissement dans le système solaire d'une planète inconnue. D’une écriture précise, utilisant une technique de narration éclatée presque jamais vue auparavant mais depuis largement copiée, le roman est construit de façon morcelée, envisageant les conséquences du phénomène catastrophique selon de nombreux points de vue. Cette technique permet à Leiber de dresser un tableau convaincant, voire saisissant des répercussions d'un événement extraordinaire sur divers types d'humanité. Mais c'est sans doute grâce à une histoire d'amour entre un homme et une femme-chatte nommée Tigrishka, que le roman reste à jamais gravé dans la mémoire du lecteur. D’ailleurs, son amour immodéré des chats sera régulièrement au cœur de ses œuvres, jusqu’à sa dernière histoire, écrite quelques semaines avant sa mort et intitulée Thrice the brinded cat.
Une vie mouvementée et une oeuvre contestée
Fritz Reuter Leiber Jr naît le 24 décembre 1910 aux Etats-Unis d’une mère d’origine anglaise et d’un père d’origine allemande tous deux passionnés par le théâtre shakespearien. Il fait des études de psychologie, de philosophie, de mathématiques et finira même par entrer au séminaire pour devenir ministre du culte, mais l’expérience qui dure à peine 5 mois n’est pas une réussite car il n’est pas très croyant. Très vite, il se met à écrire, mais sa production est irrégulière et ne plaît pas. Il épouse Jonquil Stephens, poétesse galloise qui se passionne pour le fantastique et qui lui donne deux enfants qui deviendront tous deux écrivains à la suite de leur père. Il tente sa chance à Hollywood, sur les conseils du sien, mais ça ne marche pas très bien, alors il devient assistant de rédaction à la Consolidated Books Publishers puis il part enseigner l’art dramatique et la rhétorique à l’Occidental College Rock à LA. Après la guerre, il retourne à l’édition et publie même un fanzine News Purpuses, dont seuls quelques 16 numéros paraîtront. Il éprouve toujours les plus grandes difficultés à trouver son public, dérouté par ses changements de style mais aussi par le déclin de Weird Talese. La création de nouveaux magazines, The magazine of fantasy et Science-fiction, Galaxy, donne un nouveau souffle à Leiber, qui adopte un ton plus léger, plus caustique et plus sexuellement libéré. Toutefois, l'alcool, le surmenage, la dépression font sombrer Leiber qui n’en sortira qu'en 1957. Mais dès 1958, il reçoit son premier Hugo pour The big time, récit d'une guerre entre deux civilisations qui plongent dans le temps pour modifier le passé de l'autre. Les années soixante sont celles de la plénitude, il écrit beaucoup, il est nominé presque tous les ans au Hugo ou au Nebula, Justin, son fils, écrit également de la science-fiction. Malheureusement, le 2 Septembre 1969, Jonquil, sa femme, meurt d'une crise cardiaque et Fritz sombre de nouveau dans la dépression et l'alcool, pour n’émerger qu’en 1972. Il s'installe alors à San Francisco, vit des rééditions, écrit 3 à 4 nouvelles par an, et en août 1992, il épouse Margo Skinner, une amie de 20 ans, alors qu'elle vient d'apprendre qu'elle est atteinte d'un cancer et passe les derniers mois de sa vie à sillonner le pays. Les voyages en train l’épuise et il finit par s'écrouler de fatigue et mourir le 5 Septembre 1992 à San Francisco à l’âge respectable de 91 ans. Mais l'histoire littéraire continue pour la famille Leiber, puisque après Justin, sa fille Arlynn, sous le pseudonyme transparent de Vivian Leiber, fait dans le roman à l'eau de rose.
Leiber et le cinéma
A la fin des années 30, Fritz Leiber se laisse convaincre de tenter sa chance à hollywood. Autant vous le dire tout de suite, il n’a pas eu un succès foudroyant. Pourtant, si vous savez où chercher, vous le trouverez notamment dans Camille de George Cukor d'après La Dame aux camélias, avec Greta Garbo et Robert Taylor et dans Le Bossu de Notre-Dame de James Ahern avec Olivia de Havilland. Plus tard, Conjure Wife (Ballets de sorcières), écrit durant la seconde guerre mondiale fut adapté au cinéma dès 1944 avec Weird woman, puis Burn, witch, burn! (Night of the eagle) en 1962 et Witches' brew. The girl with hungry eyes fut sa seule autre œuvre à bénéficier d’une adaptation en 1995. Si ses parents, passionnés de théâtre et de cinéma, ont tout tenté pour le convaincre de suivre leur voie, il semble que la littérature ait mieux réussit à Fritz Leiber et que depuis, la tradition ait changé puisque ses enfants sont également écrivains !
Qui sont Fafhrd et le Souricier Gris ?
Lorsqu’il était étudiant, Fritz Leiber adorait les échecs. Cela lui valut de rencontrer Harry Fisher, un étudiant comme lui qui deviendra un ami fidèle tout au long de sa vie. Quand Fisher partit pour l'université de Louisville, ils entamèrent une correspondance qui aboutit à la naissance de Fafhrd, le géant et du petit souricier gris. Fritz mesurant 1.95 m et Fisher ne dépassant pas 1.60 m, il n'est pas difficile d'établir un parallélisme entre les créations imaginaires et leurs auteurs. Leiber lui-même indique que l'idée vint de Fisher mais qu’il fut quasiment le seul à la développer. Comme quoi, hein, les grandes épopées, où ça va se nicher ?
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Publié dans Science-fiction

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M
Ah, et bien je suis ravie de vous avoir donné un aperçu de l'univers de Leiber et j'espère qu'il vous plaira...Bonne journée !
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Z
Je ne connaissais pas Nehwon mais j'adore Pratchett... et son humour !
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M
Oui, c'est ce que je disais, il est difficile de trouver du Leiber en français... Mais Bragelonne se met à replublier les aventures de Fafhrd et le Souricier Gris dans une nouvelle trad d'ailleurs qu'il n'apporte strictement rien de plus que la première à avoir été faite, voire le contraire, mais bon... Par ailleurs, la BD qui en est dérivée devrait ressortir très bientôt, cette fois-ci dans une excellente trad de notre ami Nikolavitch.Sinon, en anglais, c'est beaucoup plus facile à trouver et plutôt bien écrit...Mais dans tous les cas, c'est vraiment un auteur à découvrir quand on ne le connaît pas. C'est un des grands maîtres !
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A
Moi je ne connaissais pas du tout Leiber. Je vais me pancher sur son cas ;)
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S
J'avais lu "le peuple du tapis" étant plus jeune, mais je ne me souvenais plus que c'était de Terry Prachett... C'est un auteur que j'apprécie beaucoup!Je connaissais Leiber, mais j'en trouve peu dans les bibliothèques... C'est vraiment dommage...
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