De la littérature et de l'art au Maroc

Publié le par Mel

Bonjour à tous,

Je sais que je vous ai promis de vous parler un peu du Maroc. Le fait est que, malheureusement, je suis un peu obsédée par mon travail, dans la mesure où nous ne sommes plus qu'à 23 jours du salon du livre où je dois présenter les loups-garous et qu'un autre projet vient de recevoir une acceptation de principe du responsable de collection.

Je vais donc, certes, vous parler du Maroc, mais du Maroc littéraire, intellectuel et artistique tel que je le perçois après quelques mois passés ici. Sans doute vais-je éminement me tromper bien sûr, et peut-être même me faire copieusement insulter par les quelques marocains qui passent parfois, je ne sais pas trop pourquoi, par ce site, mais tant pis, c'est un risque à courir quand on découvre un nouveau pays que de ne pas le comprendre immédiatement. ;-)

Tout d'abord, début février se tenait le 13° salon international de l'édition et du livre de Casablanca. Vous imaginez bien que je n'aurais manqué cette manifestation pour rien au monde, même si elle se trouvait coïncider exactement avec la venue de Sandra et que, très clairement, je n'avais en réalité ni la disponibilité, ni l'énergie nécessaire pour lui consacrer le temps qu'il aurait fallu. En clair, au lieu de hanter le salon durant tout son déroulement, ce que j'aurais fait normalement, afin de discuter avec les auteurs et éditeurs francophones, je n'ai fait que passer une matinée, à peine deux heures, voire une heure et demi. Ce peu de temps ne m'a bien sûr pas permis d'en déchiffrer l'ambiance et d'en décrypter le fonctionnement. Cependant, plusieurs choses frappent immédiatement le visiteur français habitué aux salons littéraires parisiens. Tout d'abord, l'endroit était ridiculement petit et encore, tous les stands n'étaient pas pleins. Certains avaient été désertés, alors que nous nous trouvions être un samedi matin vers 11h, ce qui aurait dû représenter une période d'affluence. Des bouquinistes avaient pu trouver des stands et l'on en trouvait au moins 4. Maroc Telecom y avait lui aussi un stand, ainsi que divers pays arabes ou non d'ailleurs, qui ne présentaient aucun livres. Une grande partie de l'espace d'exposition avait été réservé à l'enfance et l'on y trouvait beaucoup de jouets, quelques livres, pas mal de bonbons. On trouvait également un stand de découverte des métiers multimédias, un stand de la commision pour le respect des droits de l'homme, plusieurs stands gouvernementaux dédiés au rôle de la presse et de l'écrit, etc. Le reste se divisait entre littérature arabe, quelques éditeurs marocains bilingues, trois stands de littérature francophone sponsorisés par l'ambassade de France et pas mal de librairies. Bref, cela ressemblait plus à une foire plus ou moins spécialisée en livres qu'à un salon littéraire.

En revanche, de très nombreux auteurs marocains étaient présents et participaient à un programme très complet de conférences en arabe, donc incompréhensibles pour moi, mais nonobstant, certainement passionantes. De même, pour le peu que j'ai pu en voir ou en comprendre, les éditeurs en langue arabe présentaient des livres et des collections variées, allant des textes saints magnifiquement calligraphiés aux Harlequins, en passant par toute une gamme de dictionnaires, livres pratiques, manuels d'apprentissage divers, livres d'art et de photos, livres pour enfants.

Bref, personellement, je n'avais pas grand chose à y voir : les quelques livres français dataient au moins de la dernière rentrée littéraire (les nouveautés ne seraient prêtes que pour mars et le salon de Paris), les livres en langue arabe m'étaient incompréhensibles et la section enfance ne me concernait que peu. Un passage éclair ne servait à rien, il eût fallu que j'y consacre plus de temps pour pénétrer un peu plus avant que ne me le permettait mes maigres moyens (étant donné que je ne parle ni n'écrit l'arabe, qu'il soit dialectal ou classique).

Malgré tout, ce salon, l'un des plus importants d'afrique, sachez-le, m'a conforté, peut-être à tort, dans ce que je commençais à comprendre. Voyez-vous, la différence peut-être la plus frappante pour moi entre la France, pays développé, riche et pour moi en pleine décadence et le Maroc, pays en voie de développement, relativement pauvre encore et en plein essort, c'est certainement la culture et la manière dont elle est envisagée.

En France, ne pas avoir de télé chez soi est du dernier chic, cela implique que vous n'êtes pas un gogo débile coincé 4 heures pas jour devant la boite à image, ce nouvel opium du peuple tout à fait dévastateur pour les neurones. Si vous avez une bonne excuse et un abonnement au câble qui comprend au moins Jimmy et les chaînes de ciné, et que bien entendu, vous jurez que, jamais, au grand jamais, vous ne regardez les chaînes nationales (à part France 5 ou Arte, bien sûr) et encore moins TF1, il est socialement admis que vous puissiez de temps en temps apprécier une série/ un bon film / un documentaire (mais bien entendue, cette dernière option est en générale à ranger dans la catégorie "mensonges pour faire bien", comme votre visite mensuelle au Louvre quand vous habitez à Paris, votre soirée théâtre toutes les semaines et votre connaissance parfaite de ce qu'il faut dire du dernier best-seller, due, évidemment à votre lecture assidue de Télérama et non à votre analyse pertinente dudit roman, ce qui serait gênant pour tout le monde vu que le but du jeu est d'être tous d'accord et que si vous lisiez le susmentionné livre, vous pourriez développer un avis dangereusement personnel).

Ici, la télé est le premier appareil électroménager qu'un jeune couple en cours d'installation s'achète, avant même de penser au frigo ou à la gazinière. Il y a des bidonvilles dépourvus d'eau dans toute la ville, mais chaque baraque de tôle ondulé a sa propre parabole. ET il est du dernier chic de regarder TF1, puisque c'est une chaîne en français (rappelez-vous : le français est la langue des gens éduqués), et pas n'importe laquelle : la principale.

Quand au théâtre, tout le monde s'en contrefout. Vous y allez ? C'est bien. Mais de là à espérer briller par votre supériorité du fait de votre assiduité culturelle théorique ou réelle, macache ! La littérature ? Pareil. C'est un passe-temps de gens riches, pas quelque chose de valide. Quand aux musées, ils sont inexistants ici et relativement peu importants ailleurs. Il n'y a qu'à voir leur peu de subventions pour comprendre que, et quelque part, c'est bien normal, ce n'est pas la priorité d'un pays qui a toute son infrastructure à revoir et dont les problématiques d'aculturation ne sont pas tant le manque d'enthousiasme pour la culture classique que l'analphabétisme et la scolarisation en milieu agricole.

La culture n'a ni la même valeur, ni la même signification ici.

Cela n'implique pas que les gens ne se soucient pas de culture, mais qu'ils s'en soucient différement. La musique, par exemple, est soit distrayante, soit un capital culturel à préserver, comme la musique gnawa. Dans les deux cas, elle présente un intérêt considérable et les gens y sont sensibles, mais non par recherche de culture dans le sens de culture générale ou curiosité intellectuelle, ou même goût artistique, par recherche de culture au sens d'identité. Le Maroc, coincé entre les films français et les films égyptiens, entre langue arabe et langue française alors que leur propre langue n'a pas droit de cité puisqu'elle n'est pas écrite, entre Europe (qui est son principal partenaire économique) et moyen-orient, entre arabes et berbères et entre modernité et traditions diverses et souvent contradictoires, cherche son identité et l'importance de cette quête dépasse largement le cercle étroit de la culture.

Et quand on parle de culture, au sens de culture gé, alors, on parle d'enfance, parce qu'ici, la réussite passe par les enfants et que la réussite des enfants passe par les études. La culture n'est pas pour les adultes. A eux se posent des questions plus cruciales et il est entendu pour tout le monde que les enfants bénéficieront de tous les avantages de la culture après. Une génération de perdue pour l'avenir des enfants, parce que les livres sont chers et que les jeux sont faits pour les parents, mais pas pour les enfants. Du coup, les livres que l'on trouve le plus souvent en librairie, ce sont les livres scolaires, les livres para-scolaires pour enfants, les livres de formation personnelle (du genre l'informatique pour les nuls) et des livres consacrés à l'islam, sa perception dans le monde, son intégration à la modernité, la religion vue par le roi (et donc commandeur des croyants), la vision que l'occident en a, etc. 

Pourtant, de très nombreux éditeurs voient le jour régulièrement, souvent grâce à des subventions françaises ou européennes, toute une génération de jeunes auteurs se lève, parmis lesquels pas mal de femmes et la littérature marocaine francophone a depuis longtemps gagné ses lettres de noblesse grâce à des auteurs aussi admirés et universellement reconnus que Driss Chraïbi, par exemple.

En réalité, ce n'est pas que la culture n'existe pas, c'est qu'elle est en mutation et n'a pas de "scène" où s'exprimer pleinement. C'est aussi que cela ne peut pas être, pour personne dans un pays où la majorité silencieuse rend grâce à dieu d'un morceau de pain et de thé tous les jours pour toute nourriture, une priorité. Les intellectuels ici sont engagés ou ne sont pas. Ils ont des torts à redresser, comme les années de plomb, les disparitions, la condition des femmes, la pauvreté, l'illettrisme, le manque criant de soins, la perte d'identité d'un pays qui ne veut pas être islamiste mais pleinement musulman, qui ne peut pas renier ses ascendances arabes mais en a marre de faire semblant de ne pas voir que 80% de la population est berbère, ce genre de choses. Quand on est un Driss Chraïbi, cela passe par l'humour et une publication... française. Pour d'autres, cela passe par l'engagement politique ou le témoignage, mais pour tous, cela revient à faire un travail de défrichage identitaire du Maroc, et non simplement de l'art. L'art pour soi et en lui-même n'a pas encore sa place ici et il est difficile à dénicher. Cependant, il est bien possible que ce soit justement ça qui lui donne sa valeur. D'accord, le salon du livre de Casablanca n'est qu'une plaisanterie à côté de ce que le moindre village de France ou de Navarre peut faire, mais tous les auteurs marocains un tant soit peu influants étaient là pour discuter du Maroc, de ce qu'il était, de ce qu'il deviendrait et de ce qu'écrire signifie pour ce pays. Et c'est encourageant.

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M
Bonjour Jean-Marie,<br /> J'ai commencé à te répondre et je me suis rendue compte que cela aillait prendre longtemps comme explication, alors je vais plutôt faire un article dessus. Ce sera plus clair et plus simple pour tout le monde à lire. ;-)<br /> Bisous,
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J
Il faut que je révise mon orthographe...
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J
Curieux cette incertitude culturelle Marocaine, cette hésitation plutôt pour un pays dont l'histoire est riche et millénaire, avec des moments flamboyants.<br /> N'y aurait-il pas une carence dans l'enseignement en terme transmission de valeurs nationales, car les valeurs religieuses ne sauraient y suppléer vraiment...<br /> Je perçoit une timidité dans l'approche révolutionnaire de la culture (révolutionnaire au sens remise en cause des valeurs).<br /> D'un autre côté peut être que je transpose abusivement parce que j'assimile au trois grands chocs culturels Français, Renaissance, Lumières, Laïcité.<br /> Je ne suis qu'à moitié convaincu par ta théorie de la necessité immédiate.<br /> Que m'arrive-t'il à 5H30 du matin moi?
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S
Vous êtes mignons tous les deux ;-)
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M
C'est marrant, ça, "un pont entre le Maroc et la France"... C'est exactement comme ça que l'a qualifié le directeur de collection pour qui je bosse... Mais je n'ai pas le sentiment qu'il ait voulu parler de la même chose, lol ;-)<br /> Ceci dit, et sans faire un livre engagé ou un roman à thèse, ce qui irait à l'encontre à la fois de mon contrat et de mon esthétique, j'espère réussir à ne pas dénaturer le Maroc en le décrivant et ce faisant, lui donner une place peut-être plus importante qu'on ne s'y attendrait.<br /> Mel<br /> PS : votre dévoué, hein ? C'est des plus charmants et j'apprécie l'attention... mon amour.
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