de la notion d'intimité au Maroc
Bonjour à tous !
Suite à mon post d'hier, un copain m'a envoyé un mail pour essayer de trouver les raisons qui pourraient me rassurer quand à mon inquiétude à l'idée que je puisse un jour devenir raciste. Il est arrivé à la conclusion que l'attention et la curiosité vis-à-vis de l'autre étaient probablement les clés de la tolérance et donc de l'acceptation de l'autre. Malheureusement, j'ai dû lui répondre plus prosaïquement que si je ne suis pas raciste, ce n'est pas par attention à l'autre, mais bien plus probablement par inattention totale. Je m'explique : s'il devait y avoir un prix pour l'inattention, je le gagnerais haut la main. Je suis capable de passer à côté de mes parents dans la rue et ne pas les reconnaître (si, si, c'est arrivé !!!) et quand je rencontre quelqu'un pour la première fois, demandez-moi de vous le décrire dans les 5 secondes après son départ, j'en serais tout bonnement incapable. Est-il grand, petit, gros, maigre, blond, brun, noir, jaune, blanc ou violet, je n'en ai tout bonnement pas la moindre petite idée. La couleur de sa peau, je ne la vois pas plus que le reste, à dire vrai, la seule chose que je sois en mesure de retenir est s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, parce que c'est le seul élément qui modifie un tant soit peu mon comportement. Pour le reste, je suis connue pour avoir pensé sincèrement qu'une métisse était blonde, un petit gros chauve grand et roux, etc. Heureusement pour moi, si je revois la même personne une seconde fois assez rapidement, je suis à même de la reconnaître et, au bout d'un moment, de me souvenir de ses caractéristiques générales. Et ce qui est vrai pour le physique l'est aussi pour les noms : je ne m'en souviens pas et pire encore, je n'ai pas le moindre réflexe quand à l'origine probable des noms. Je m'explique : j'ai su pendant des années que des copains (qui vont se reconnaître) s'appelaient Jacob et Golberg. Ben il a fallu qu'ils me disent qu'ils étaient juifs pour que l'idée même de penser, oui, c'est assez évident, ne me vienne... Avant, je n'avais jamais fait le lien. Dites-moi que vous vous appelez Mohammed, Sarah, Tashir ou Kyoko, je n'en déduirais pas pour autant votre origine ethnique probable, en fait, cela ne me viendra même pas à l'idée !!! Dans le genre distraite, on ne fait pas mieux, c'est même un problème quand on y pense, parce que ça m'amène à penser que si je ne suis pas raciste, c'est tout simplement parce que mon cerveau ne fonctionne pas tout à fait normalement. Comprenez-moi bien, hein, ce n'est pas que je pense qu'être raciste est normal, seulement, je commence à soupçonner que pousser la distraction à ce point-là relève de la pathologie.
Bon, bref, quel est le rapport avec le sujet annoncé du post ? Juste une association d'idée, en fait. En effet, si moi je ne remarque quasi personne et était habituée au relatif anonymat de Paris, où cela ne choquait personne, ici à Casa, il en va tout autrement. En effet, si vous aimez être anonymes, le Maroc n'est pas fait pour vous. La seconde semaine que nous étions ici, alors que nous étions dans un meublé depuis 3 jours, toute la rue savait où exactement (y compris l'étage) nous habitions, où travaillait mon mari et où j'avais l'habitude de faire mes courses. Tout cela, je l'ai compris en discutant un soir avec une femme de ménage qui travaillait dans un des immeubles de la rue (pas le nôtre) et qui m'interpella pour vérifier l'exactitude de ses informations... Sur le moment, cela m'a surprise, mais en y réfléchissant, c'était assez logique et prévisible. En mai dernier, lorsque maman et moi sommes allés passer 15 jours à Marrakech, il n'avait fallu que 4 ou 5 jours pour que l'intégralité de la ville sache qui nous étions, à quel hôtel nous logions, etc. Non seulement les taxis ne nous arnaquaient plus et mettaient le compteur, mais encore, les trois-quarts du temps, avant même que nous ayont eu le temps de dire "à l'hôtel..." qu'ils finissaient pour nous "... Tropicana, oui, je sais." Si toutefois nous sortions séparées, il n'était pas rare que l'on nous interpelle dans la rue : "où elle est, ta mère/fille ?" (selon les cas). Et à l'inverse, quand nous rentrions à l'hôtel, il suffisait de demander à n'importe qui où était l'autre pour avoir un rapport détaillé de sa journée et de ses activités, passées, présentes et probables futures... Assez flippant la première semaine, et puis on s'habitue.
Casa est plus grand, donc c'est quand même moins le cas, mais tout de même... Tous les commerçants de mon quartier, même ceux chez qui je n'ai jamais foutu les pieds savent exactement qui je suis, qui est mon mari, mes habitudes et même le montant de mon loyer, le prix que je paye ma bonne, le fait qu'elle ait peur de l'ascenseur, etc.
Quand au courrier, il est tout à fait certain qu'il est ouvert, si ce n'est à tous les coups, au moins extrêmement régulièrement... J'en veux pour preuve le fait que lorsque une entreprise fait du publipostage, elle paye moins cher si les envellopes sont ouvertes : moins de main-d'oeuvre pour ouvrir le courrier... Voilà qui donne à réfléchir au concept de Big Brother is Watching You dans son ensemble, non ?
Mais la réalité, c'est que l'intimité n'est pas un concept marocain du tout. Exemple : les taxis, vous n'en louez pas l'usage pour le temps de la course, vous en louez une place, nuance. Cela implique qu'à n'importe quel moment, vous pouvez vous retrouver coincé à côté d'une femme chargée comme une mule de paquets qui, inévitablement, finiront sur vos genoux... De même, vos factures, vous ne les recevrez pas par la poste : on les remet ouvertes à votre gardien, qui vous les transmet, puis 15 jours après, un collecteur vient pour les encaisser. Si vous souhaitez camoufler une dépense d'électricité suspecte, disons par exemple, celle dont vous avez besoin pour faire tourner en permanence un réseau d'ordi destiné à casser le code de tel ou tel organisme, bon courage... Moi, mon gardien a obligeamment commenté ma dernière facture en disant que j'avais dépensé plus ce mois-ci, certainement à cause du chauffage. Je devrais acheter un chauffage au gaz, c'est moins cher... Allez, bonne journée, hein !!! Un dernier exemple : dans chaque rue, il y a un gardien de la rue, qui gagne sa vie en aidant les gens à se garer et en surveillant les voitures. Ces gens-là savent absolument tout de vous, à force. Vos habitudes, l'heure à laquelle vous rentrez chez vous, si vous aimez sortir le soir, si des gens viennent souvent vous rendre visite, etc. A dire vrai, ils sont même source de renseignements : hier matin, il n'était pas certain que je sois là pour l'arrivée d'Amina, ma bonne. Mais de fait, je n'étais pas sortie encore. Il lui a suffit de demander au gardien de rue si j'étais là pour qu'il lui dise, oui, je ne l'ai pas vu sortir, donc elle doit être là puisqu'elle ne connaît pas ses voisins... Sonne, pour voir !!!
Bref, l'anonymat, c'est pas ça. Mais c'est aussi ce qui explique qu'il ne puisse en aucun cas y avoir d'indifférence vis-à-vis des gens. Tout le monde a tout le temps conscience des gens qui les entourent. Si quelqu'un se trouve en difficulté, c'est donc tout naturellement que quelqu'un d'autre va intervenir. Un enfant dans la rue n'est jamais laissé sans surveillance : tout le monde le surveille, c'est bien simple !!! Ce manque total d'intimité, dans un pays en paix et tranquille, si vous-même avez un comportement absolument normal et ne faites rien d'illégal (je précise que l'adultère EST illégal...) est évidemment un avantage certain, car cela vous protège énormément : du vol, de la solitude, etc. En revanche, vous imaginez ce que cela devait signifier durant les années de plomb ? Monstrueux...