Un petit mot sur Casablanca
Bonjour à tous !
Alors, chose promise, chose due, voici donc un petit post sur le Maroc, et plus exactement sur Casa.
Casa est la seconde métropole d'Afrique et elle héberge 5 millions d'habitants. Si Rabat est la capitale politique du Maroc, son centre économique est Casa. Casa n'est pas réputée pour sa beauté, mais pour le travail. La plupart des marocains considèrent cette ville comme étant trop stressée, polluée, laide, européanisée et sans grâce. De fait, rien de cela n'est entièrement faux. Seulement, les descriptions ne lui rendent pas justice.
Je m'explique : en dehors de son centre historique, qui est complètement à l'abandon malheureusement mais qui présente de très beaux exemples d'architecture art déco mâtinée de mauresque, il est vrai que Casablanca est une ville moderne et très chaotique, construite sans réelle préoccupation d'harmonie. C'est d'autant plus vrai que, depuis la mort d'Hassan II, la ville, comme d'ailleurs le reste du Maroc, a vécu une véritable renaissance, qui s'est traduite par une expansion rapide dans... A peu près toutes les directions ! En clair, Casa a triplé de surface en 10 ans, avec la spéculation immobilière qui va avec, bien sûr. Et qui dit spéculation immobilière et urbanisation accélérée dit nécessairement dégradation du paysage, abandon plus ou moins rapide des immeubles abîmés au profit de nouveaux buildings ou résidences d'un standing de plus en plus important, donc accroissement des prix, donc augmentation proportionelle du nombre de bidonvilles puisque la classe populaire la plus démunie n'a pas les moyens de s'offrir un logement décent dans cette ville qui est en même temps leur meilleure chance de travailler. Quand à la pollution, c'est vrai aussi : la régulation d'émission de gaz d'échappement, c'est pour les chiens (et on n'aime pas les chiens en pays musulman) et la circulation est monstrueuse. Rajoutez à cela les industries, toutes concentrées dans cette région, et vous aurez un air d'une fraîcheur maritime toute théorique. Et encore, heureusement qu'il y a la mer, sans quoi, ce serait tout simplement irrespirable. Ah ! la mer, voilà ce qui sauve cette ville, me direz-vous. Ben en fait, Casablanca, comme la majorité des métropoles sises sur la mer n'est absolument pas tournée vers elle. Comme New york, quoi. Donc la mer, on la voit uniquement sur la corniche, à l'extremité de la ville, nulle part ailleurs. Le port, quand à lui, est un port industriel fermé et clôturé par une palissade énorme qui en bouche la vue. Il paraît qu'un jour naîtra à côté un port de plaisance, mais pour l'instant, le projet va et vient, au gré de l'humeur des investisseurs saoudiens qui n'ont pas l'air pressés.
Bref, comme vous le voyez, au premier abord, le tableau est plutôt sombre. Pourtant, si les marocains pensent pour la plupart que cette ville est un enfer sur terre, les trois quarts des Casaouïs pensent à l'inverse qu'il n'y a nul part où vivre ailleurs au Maroc. Et je ne suis pas loin de penser comme eux.
En effet, Casa, c'est tout ça, mais c'est aussi le coeur vivant de ce pays, tout ce qui se passe au Maroc commence à Casablanca, et elle a cette manière bien à elle de superposer des strates de réalités complètement opposées, la misère à côté d'une résidence somptueuse, un cireur de chaussures juste en face d'une bijouterie de grand luxe, la tradition face à la modernité, la ferveur religieuse dans un bar à alcool, la sorcellerie berbère combinée aux gadgets derniers cris, une jeune fille sexy en diable qui discute avec une autre voilée des pieds à la tête, des femmes libérées qui travaillent et sont le supérieur hiérarchique d'une dizaine d'hommes, mais qui vivent chez leurs parents en attendant le mariage, les couples qui se frôlent la main en se regardant, ravis et coupables de tant d'exhibitionisme, les enfants qui jouent dans les rues et que tout un chacun surveille naturellement pour que rien ne leur arrive, les buts tracés à la craie et délimités par des cailloux jusque sur des voies rapides, les hommes sérieux et pressés qui s'arrêtent pour tailler le bout de gras dans un café, les charettes à bras qui remontent une avenue en contresens, les 4X4 lavés quotidiennement et lustrés toute la sainte journée par le chauffeur, tout ces mélanges extravagants qui n'existent nul part ailleurs, voilà ce qu'est Casa.
Casa n'est pas belle, mais elle est séduisante, Casa n'est pas harmonieuse, mais son chaos est reposant, Casa est un mille-feuille. Dans certains endroits, je suis, moi, femme occidentale, comme un poisson dans l'eau. Dans d'autres, je ne pourrais pas mettre un orteil sans y risquer ma vie. Casa est tout sauf aseptisée, Casa n'est pas pour autant marocaine, Casa n'est que Casa et n'est comparable à nulle autre ville. Mais bon, hein, c'est pas parce que c'est impossible que je ne vais pas essayer, lol.
Une amie française mariée à un marocain et qui vit là depuis 40 ans m'a confié que Casa était une ville dangereuse parce que très sujette au soulèvement, au mouvement d'humeur. Ainsi, elle m'a raconté que lors de l'annonce de la première guerre du Golf, en une journée, toute la ville s'était soulevée contre les occidentaux et les juifs et les avait poursuivi. Le matin même, alors qu'elle allait faire son marché, les porteurs du marché, qui la connaissaient tous, l'avaient encadré et raccompagné jusqu'à sa voiture, en lui disant de ne surtout pas sortir de chez elle avant que les choses ne se calment. Un ami né ici mais élevé en France m'a dit que sa mère avait absolument voulu quitter cette ville suite à un incident de ce type qui avait vu la mort d'une institutrice lapidée en pleine rue par ses voisins et les parents de ses élèves. Dans les deux cas, le lendemain, tout était rentré dans l'ordre.
En un sens, Casa me fait penser à Paris, ou tout du moins à ce que l'on en racontait pendant des siècles : la ville est frondeuse, la ville est sale, la ville bat sur un rythme qui n'est que le sien et que tout un chacun suit instinctivement comme un tempo bien huilé, la ville est un mélange, tout et n'importe quoi y cohabite en bonne intelligence ou bien s'écharpe, sans plus de raison que l'humeur de la ville. Casa est vivante, elle est une entité à part entière et non un point sur la carte. Elle est faite d'ambiance, elle est indescriptible, on l'aime ou on la hait, et moi, je l'adore.
Marrakech est bien plus belle, c'est tout à fait certain. Mais comment dire, c'est une ville tellement touristique qu'on se croirait dans un Disneyland marocain. Faites la queue pour l'attraction du Souk, regardez à gauche, où un berbère exécute pour vous une danse authentique et n'oubliez pas les ho ! et les ha ! d'appréciation, s'il vous plaît, une petite photo avec le charmeur de serpent ? Voilà mesdames, des pâtisseries typiquement orientales et pour vous messieurs, une petite danse du ventre, peut-être ? Holà, la gazelle, vient voir mes babouche climatisées !
Fèz est semble-t-il une toute petite ville, repliée sur ses traditions, magnifique, certes, mais on s'y ennuie tellement ! Rabat ? Mouais, pourquoi diable vivre à seulement une heure de la vraie vie, de Casa, quoi ! Tanger, peut-être... Tanger est en pleine renaissance et se situe à la jonction de la méditerranée et de l'océan, il est bien possible que cela soit une ville intéressante, un futur centre. Mais pour l'instant, le coeur du Maroc, c'est Casa et c'est pourtant la moins marocaine des villes. En ce sens, peut-être bien que Casa ressemble à New-York, finalement.
Mais bon, c'est vous, mes amis, qui me direz ce que vous en pensez, quand vous viendrez et que je vous montrerais ses contrastes et sa manière bien à elle de créer de la beauté en plein terrain vague.
En attendant, cette ville n'a pas finie de m'étonner ni surtout de m'émerveiller. Décidément, venir vivre ici est une des meilleures décisions de ma vie, un peu comme celle de venir vivre à Paris l'a été en son temps, quoi.
Bises à tous et demain, si vous le voulez bien ! (Ou alors à après-demain, hein, si d'ici là j'ai rien à raconter...)