des réflexions sur la nature d'une culture
Bonjour les zamis !
Comme je vous le disais dimanche en passant, il est tout à fait possible que, par le hasard des relations, je sois amené à repiger comme critique littéraire. Evidemment, pour l'instant et dans la mesure où je suis débordée de travail par un énorme projet littéraire dont je ne sais d'ailleurs absolument pas s'il me mènera quelque part, ce n'est certes pas une priorité. Mais ces deux éléments (projet littéraire et journalisme) me ramènent à une seule et même question, à savoir la nature de la culture marocaine. Je m'explique : mon projet littéraire est censé se passer au Maroc et avoir pour base une partie de l'imaginaire marocain, en l'occurence, son fantastique. On s'attaque là aux racines même d'une culture, n'est-ce pas ? D'un autre côté, chroniquer un livre, quelle que soit la qualité intrinsèque du livre, ne se fait pas sans avoir une bonne idée d'à qui on s'adresse. Si je prend l'exemple du Petit Prince, tout à fait typique, pour un enfant, c'est un livre merveilleux, tendre et relativement facile à lire. Pour un adulte, ce même livre représente une source de réflexion majeure sur la nature de l'attachement, de l'absurde, le sens de la vie, bref, c'est de la philo.
Ergo, voici donc mon questionnement actuel : quels sont les éléments fondateurs de la culture marocaine que je dois appréhender pour faire correctement mon travail ? Comme je ne suis là que depuis peu de temps, l'espoir d'une compréhension globale et instinctive de la culture marocaine serait tout à fait inconsidéré. Il me faut donc plutôt trouver de manière réfléchie les éléments différenciants majeurs entre ce que je connais (à savoir la culture française) et ce que je cherche à comprendre (la culture marocaine), le tout, dans les contextes qui m'intéressent.
Ces contextes sont : la littérature, bien sûr, pour l'un ou pour l'autre de mes projets, la vie quotidienne, encore une fois pour les deux, et, et c'est là que cela devient drôle, l'apréhension de ce qu'est la culture, cette fois-ci dans son sens de culture générale. Quels sont les livres susceptibles d'intéresser le public marocain, par exemple ? Evidemment, vous en voyez l'intérêt immédiat pour mon boulot de journaliste, mais c'est tout aussi intéressant pour mon boulot d'écrivain situant son action au Maroc autour de l'imaginaire marocain, quand on y réfléchit...
Je pourrais, me direz-vous, discuter avec le maximum de personnes. Et bien non, naïfs que vous êtes ! Cela ne ferait ressortir que quelques points de différence que je serais bien incapable d'interpréter, car ce qui consititue la culture n'est pas quantifiable ou même énonçable simplement. Tenter de le faire revient à limiter la France à la baguette et la bouteille de rouge et les USA au MacDo. La culture, ce sont tous les éléments de la réalité avec laquelle nous composons en permanence de manière inconsciente. Par exemple, si faire ses courses au marché est beaucoup moins cher que les faire au supermarché pour des produits de qualité supérieure ou comparable et ce, avec une facilité d'accès accrue, il est évident que l'essentiel de la population fera ses courses au marché. Mais si des supermarchés existent effectivement, combien de temps faudra-t-il à un individu moyen, habitué à économiser temps, énergie et argent en faisant ses courses au supermarché pour découvrir le système du marché en discutant avec quelqu'un ? Le plus probable étant qu'il va demander son chemin pour trouver le supermaché, et non remettre en cause un système qui a jusque là toujours bien fonctionné pour lui, on le lui indiquera probablement sans commentaires.
Certes, un bon moyen serait de lire tous les livres d'auteurs marocains qui ont du succès, puis tous les best-sellers même étrangers qui ont bien marché ici, et puis de comparer avec ceux qui ont marché en France. Si j'en vois qui ont marché en France et pas ici, ceux là, il me faudrait les étudier pour déterminer pourquoi, et vice-versa. Cela peut prendre très longtemps, et surtout, ce n'est finalement pas le plus efficace. D'autant que cela ne couvrirait que le champ très restreint de la littérature et non de la culture ni de la vie quotidienne.
En tant que journaliste culturelle, d'un milieu intellectuelisant parisien, j'ai souvent eu l'occasion de discuter de la valeur de la presse, de son rôle et de son intérêt. Il était, bien entendu, de bon ton de dénigrer en particulier la presse féminine, vous vous en douterez, comme étant absolument sans intérêt. Et, à peu près seule d'entre tous, je déclarais que, moi, personnellement, j'adorerais m'occuper d'un tel magazine. Et voilà que l'émigration dans un nouveau pays me donne tous les arguments que je n'ai jamais trouvé à l'époque pour défendre mes positions : ce sont ce type de produits de la culture populaire qui vous donnent le plus d'éléments sur les fondamentaux tellement évidents pour tout le monde que l'on ne prend plus la peine de les mentionner. Montre moi ta presse, je te dirais quelle société tu es. C'est valable aussi avec la pub, bien sûr, mais ce serait incomplet, alors que dans un magazine non spécialisé par produit mais par cible, tout, (même la pub) sert à répondre à ses préoccupations. A ce titre, la presse féminie est la plus intéressante au Maroc.
Pourquoi ? D'abord, parce que la presse masculine a le plus grand mal à percer, dans la mesure où c'est encore considéré comme une atteinte à la virilité que de s'intéresser à soi. Alors que pour une femme, se regarder le nombril est chose parfaitement admise. Donc, à moi le portrait de la femme marocaine ! Il va me suffir d'acheter la presse féminine ! Et moi qui, bien qu'ayant assez souvent eu la tentation d'en faire, n'en n'ai jamais lu en France, j'ai bien l'intention d'explorer tout le champ de la presse féminine marocaine... Quand on pense que c'est éventuellement pour faire des critiques littéraire dans une des premières tentatives de magazines masculins, quelle ironie !
Mais quoi qu'il en soit, c'est une assez bonne démarche à faire pour quelqu'un qui souhaiterait s'expatrier : les différences culturelles entre la France et le Maroc sont assez importantes et ne s'expriment pas seulement en terme de droits politiques, de revenu moyen par habitant, de scolarisation, de langue ou de droits privés. Ne prendre en compte que ces éléments, qui sont certes, fondateurs, n'aide en rien à comprendre les comportements qu'ils génèrent. Bref, même si vous savez que l'occident, en tant que pôle de richesse, est un modèle important pour le Maroc, voir dans un magazine féminin un article comparateur sur les produits destinés à éclaircir la peau vous fait bien plus toucher du doigt la réalité de cette influence. Et quand une pub pour un de ces produits côtoit immédiatement un article sur le Hijab (c'est à dire le foulard), ce qu'il représente, comment il est vécu, pourquoi il revient et sous quelle forme, alors vous pouvez commencer à comprendre non seulement que le Maroc est tiraillé entre occident et tradition, ce que vous saviez déjà, non seulement que la position féminine dans la société est délicate, ce dont n'importe qui pourrait se douter, mais quels sont les contraintes pratiques, les stratégies d'adaptation, les compromis conscients ou inconscients avec les différents modèles de référence, le positionnement des lectrices dudit magazine par rapport à ces contraintes, quel idéal elles recherchent, etc.
En fait, vous disposez de tous les moyens d'analyse sociale qui ont été mis en oeuvre pour l'élaboration du magazine et de son contenu, pub comprise puisqu'un anonceur ne fait rien au hasard.
Bon, je vous communiquerais mes conclusions au fur et à mesure et l'on verra si ma théorie est juste.
A bientôt,