C'est comme ça.
En ce moment, je ne respecte pas mon programme. C'est comme ça. Hier, j'étais morte de fatigue après une folle nuit de danse (sans alcool, je vous entends ricanner d'ici, les petits malins) et aujourd'hui...
Aujourd'hui non plus, je ne respecterais pas le programme. Et pas la peine de protester, après tout, si je suis en retard auprès de mon éditeur pour des textes bien plus importants, je peux bien prendre la liberté de décaller un post de quelques jours. Je suis censée le faire par envie, ce blog, pas que ça devienne uniquement un boulot.
D'ailleurs, à ce propos, hier encore, deux personnes m'ont demandé si je travaillais bien en ce moment et si j'avais "l'inspiration". Je leur ais répondu, évidemment, qu'écrire, c'est surtout du boulot. On écrit un poème à 15 ans par inspiration, un roman, on l'écrit à 30 quand on bosse. Ce n'est donc pas parce que je manque d'inspiration que je ne vous écris pas ce que je vous avais promis, mais simplement parce qu'aujourd'hui, j'ai pas envie.
Aujourd'hui, je pense à maman. Elle subit sa troisième intervention faciale depuis décembre dernier. Et je pense à elle qui, tout à l'heure, ou alors déjà, je ne sais pas, va devoir supporter qu'on lui rouvre les gencives pour mettre des vis de cicatrisation là où vous et moi avons tout simplement des dents. C'est pas marrant, ce qu'elle vit en ce moment, maman. Elle s'est choppé une saloperie, une infection qui lui a bouffé méchamment les os du visage. Il a fallu lui enlever toutes ses dents, racler l'os infecté de la mâchoire jusqu'aux pomettes, lui découper une lamelle de crâne qu'on a concassé puis recollé à grand coup d'agrafes métalliques là où il n'y avait plus rien. Elle a souffert le martyre, maman. Puis on l'a réouverte, redécoupé les gencives et puis enlevé les agrafes. Et elle a encore souffert, maman. Au début, c'était indescriptible et puis c'est devenu terrible. Aujourd'hui, ce ne devrait être qu'atroce, tout simplement. Mais quand même.
Aujourd'hui, on devrait l'opérer sous simple anesthésie locale, maman. Evidemment, elle est terrifiée, maman. Vous aimeriez ça, vous, qu'on vous découpe les gencives et qu'on vous mette des vis de cicatrisation ? Moi, non. Mais voyez, les deux dernières opérations, les indescriptibles et puis aussi délicates, les terribles et aussi complexes, l'anesthésie, maman, elle a pas bien supporté. Elle a mis longtemps à se réveiller, maman. Alors le médecin lui a dit que cette fois-ci, il ne voulait pas qu'elle s'endorme, que les risques anesthésiques se cumulaient sur une période aussi rapprochée. Alors elle est terrifiée, mais moi, j'ai moins peur. Parce que je ne veux pas qu'elle dorme, maman. Je ne veux pas.
Bien sûr, j'imagine la terreur de se voir charcutée la face en réel. Le sang, la peur, les instruments, la douleur qui n'est pas là, certes, mais les vibrations et puis l'imagination et enfin cette sensation déguelasse d'avoir la mâchoire en plâtre qu'on a déjà quand on va chez le dentiste soigner une carie. Tout ça, mais en toute la gueule. Forcément, c'est dur pour maman. Moi j'aime mieux, pourtant.
J'espère quand même que ce ne sera pas / n'est pas trop dur, pour maman. Parce qu'elle a déjà souffert tant et tant. La douleur physique, indescriptible, terrible, atroce, et puis encore, dans quelques mois, violente, je pense. Parce que c'est pas fini, en novembre ou en décembre, on la réoppère, maman. Pour lui mettre des vraies fausses dents. Qui tiendront toutes seules. Des dents, quoi.
En tout, ça fait un an de douleur. C'est beaucoup. C'est très peu si l'on pense que sinon, elle serait morte, maman. Alors je pense à ça. Elle non, évidemment. Elle pense qu'elle a mal, elle pense que j'exagère de dire qu'un an, ce n'est pas grand chose. Elle pense qu'elle a peur. Elle pense qu'elle a honte de ne pas avoir de dents, parce que c'est l'un des pires traumatismes qui soit. Vous savez, le rêve freudien ? Vous perdez vos dents et vous pleurez de terreur. C'est un rêve de mort. Un an de rêve de mort à tenir, maman. Un an, mais pas la mort, pas la vraie. Et moi, j'aime mieux.
Alors c'est pour ça, aujourd'hui, je pense à maman. C'est comme ça.