Les rumeurs incroyables

Publié le par Mel

Comme vous le savez, JMA travaille pour un opérateur téléphonique qui vient de s'implanter au Maroc. Or, récemment, alors que je rencontrais une jeune femme au demeurant fort sympathique et qu'elle me demandait comment nous étions venus vivre ici (et donc, où nous bossions puisqu'il faut avoir un travail pour avoir une carte de séjour), je lui disais donc que c'était mon mari qui avait trouvé un travail dans la boite en question.

C'est alors qu'elle me dit une des choses les plus incroyables que j'ai jamais entendu. Extraits choisis de la conversation :

- Elle : tu sais, dans cette boite, ils sont pas très honnêtes.
- Moi : ah bon ? qu'est-ce qu'ils font ?
- elle : il paraît que dans certains quartiers, il payent des habitants, alors pas tous, hein, et puis des quartiers choisis pour leur aspect résidentiel riche, tu vois, enfin, ils donnent de l'ordre de 6000 dhs par mois à des gens pour installer chez eux un système qui bloque le réseau de portable des conccurents, comme ça, les gens pensent que le réseau est pas bon et se tournent vers eux.
- moi : hein?!? Mais c'est quoi cette histoire, c'est pas possible !!!
- elle : ah, si, si, j'te jure ! J'étais chez une copine y'a pas deux jours, et je n'avais pas de réception, alors je m'étonnais, et c'est elle qui m'a raconté cette histoire !!!

Bon, alors, ça va sans dire mais ça va mieux en le disant, visiblement :

1) ce genre de techno pour "bloquer" les signaux conccurents ne peut pas marcher. Ne serait-ce que parce qu'il y a un organisme de régulation que les services techniques des opérateurs peuvent appeler si leur signal est bloqué, pour voir d'où vient le problème et qu'il est vite repéré, le problème... Et évidemment, si vous bloquez les signaux GSM de vos petits camarades, c'est le Mal. ;-)

2) En prime, l'opérateur pour lequel travaille JMA ne fait pas de téléphonie GSM... Donc il en a rien à foutre de bloquer ses conccurents : il est pas sur ce marché !!!

Bref, comme je racontais ça, hilare, à JMA, il en parla autour de lui dans sa boite. Sérieuse et concernée, il y en a eu quand même une pour lui répondre : oui, non ça, évidemment, c'est des conneries, mais tu sais, en revanche, la sûreté nationale (la police, en d'autres termes) a mis en place un système pour déconnecter tous les réseaux portables pour empêcher en cas de besoin les terroristes de discuter !!!

Du coup, rebelotte et explication de texte : non la police ne fait pas ça. Ce qu'elle fait (enfin, pas la police mais les services de renseignement, bien sûr), en France et donc probablement au Maroc également, c'est un filtrage par mots-clés, sur Internet comme au téléphone, je crois. Si certains mots choisis parce qu'ils correspondent pour une raison ou une autre à un sujet sensible sont évoqués trop souvent dans une conversation, ils regardent ce qu'il se passe et, éventuellement, agissent... Mais pas pour couper le réseau, lol !

Toujours est-il qu'entre ça et le coup de Google Earth censuré, on est en plein délire de rumeurs totalement fantaisistes et qui pourtant, marchent du feu de dieu ! Et là, ça, c'est une caractéristique bien marocaine, ou en tout cas, pas française. Ce genre de choses, ça ne marcherait pas, en France. On est bien trop incrédules. Mais ici, avec tous les problèmes et la méfiance accumulés depuis les années de plomb, si ça concerne l'état qui censure ou opprime ou bien une grande compagnie qui entube le consommateur, c'est automatiquement crédible, aussi fantaisiste que ce soit.

Un copain évoquait hier la musique marocaine et, en particulier, un groupe de rap dont je ne me souviens plus ni du nom, ni du titre de la chanson (ben oui, je sais, ça va vous aider, lol), mais toujours est-il que les paroles une fois traduites disaient en substance : c'est l'arnaque. Les médecins, c'est l'arnaque, l'école, c'est l'arnaque, les diplômes, une arnaque, etc.

Ce sentiment qu'au Maroc, les choses ne vont pas comme elles devraient, mais surtout, que les choses vont bien moins bien que les pouvoirs publics ne le disent, ça, c'est quelque chose. En France, on croit à la désinformation : les journaux mentent (pense-t-on, parce que moi, à travailler des années dans ce milieu, j'en suis venue à croire qu'ils font tout simplement mal leur boulot par manque de moyens et crainte de se faire virer si l'on touche à un cheveu des annonceurs, mais bon...) et on nous cache la vérité. C'est ce pourquoi, au départ, j'ai pas vraiment compris la différence fondamentale, subtile, mais éminement présente. Ici, on ne croit pas que les journaux mentent, on le sait (pense-t-on, parce qu'à commencer à connaître le milieu, je dirais juste qu'ils font mal leur boulot par manque de moyen et crainte de se faire virer si on sort de la marge autorisée d'irrespect envers le pouvoir ou l'argent). Il ne s'agit pas tant de débattre d'à quel point la désinformation est prégnante ici, comme ça l'est en France, que de déterminer quel taux de vérité les journalistes (ou toute autre personne, d'ailleurs) sont autorisés à dire.

Ouais, c'est pas complètement réglé, tout ça. Et si les rumeurs qui ressortent du phénomène sont parfois absurdes et incroyables, la paranoïa à l'origine du système n'est pas du tout injustifiée, elle. Il n'y a pas si longtemps de cela, on avait des emmerdes pour pas grand-chose et s'exprimer était un risque qui pouvait s'avérer mortel. Alors on n'en est plus là, plus vraiment. Mais d'un autre côté, ça fait pas longtemps et les gens mettent du temps avant de reprendre confiance dans leur liberté de penser et surtout, de parler.

Un des indices qui nous dit tout de même que les choses ont changé, c'est la musique. Ce fameux groupe dont je ne me souviens ni du nom, ni du titre qui explique que le Maroc c'est l'arnaque, ben il y a quelques années, ça ne serait pas passé. Pour vous donner un point de comparaison, il existe un groupe que tout le monde connait ici, et qu'on appelle les Beatles Marocains. Je crois qu'il s'appelle Nass Al Ghiwan, mais j'en suis pas sûre, enfin bref. Toujours est-il que ce groupe eut un succès énorme dans les années 70-80 et qu'il représentait la vague hippie à la marocaine. Il s'opposait un peu trop au pouvoir, parfois et prônait la ganja et l'amour libre... Ben ils ont eu des problèmes, semble-t-il.

Maintenant, c'est devenu un classique. Tout le monde connait leurs tubes et leur musique est écoutée partout (enfin, surtout dans les endroits où l'on fume, semble-t-il, lol). Mais bon, tout ça pour dire que pouvoir exprimer des opinions "dissidentes" dans des chansons, c'est pas anodin.
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M
A Jean-Marie : terrible, cette rumeur ! Digne de figurer dans les pires histoires d'antisémitisme, en fait... C'est hallucinant, quand même, ce qu'on peut faire croire aux gens sur un fond de méfiance déjà présente. Ceci dit, JMA me dit que le coup de la cabine d'essayage est un classique, qu'il avait entendu dans d'autres circonstances... Incroyable !A JR : Oui, à Bordeaux aussi, les gens laissent les affaires dont ils ne veulent plus dans la rue. Quand j'étais étudiante, je me suis en grande partie meublée comme ça. Mais j'aurais préféré une pluie de pognon, ça aurait largement arrangé ma déco intérieure. ;-)
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J
J'éatis à Orléans dans les années 74/75 au moment de la célèbre rumeur.Les gens colportaient la rumeur que des jeunes filles étaient enlevées dans les cabines d'essayage des magasins juifs puis transportées par sous marin jusque je ne sais ou.La Loire doit faire 3 mètres de profondeur à Orléans, mais ça n'empéchait pas la rumeur de se propager...Dingue...
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M
Je comprends bien votre point de vue, Asmae et je serais très intéréssée par ces éditoriaux. Ceci dit, quand je dis que les journalistes font plus mal leur boulot qu'ils ne mentent délibérément, c'est bien parce qu'il y a des journaux qui commencent à émerger et qui ne sont pas que les organes du pouvoir. C'est ce pourquoi je compare la situation avec la France où ce qui fait vraiment peur, c'est de fâcher l'annonceur qui tient bien souvent à lui seul le journal debout.J'ai ainsi l'exemple d'une campagne de communication que EDF avait voulu réaliser sur la transparence. Ils avaient réalisé un sondage pour savoir à quel type dénergie les français étaient le plus favorables et il en ressortait que nous n'approuvions pas, dans une large majorité, le nucléaire. Comme 80% de l'électricité française provient du nucléaire et que EDF est un annonceur énorme, aucun journal n'avait voulu prendre le risque de publier l'info, alors même qu'EDF l'aurait souhaité pour entamer une campagne de sensibilisation aux avantages écologiques du nucléaire... Paradoxe de la prudence et de l'autocensure.Je pense qu'ici, nous sommes dans une phase exploratoire : que peut-on dire, que ne peut-on pas dire ? C'est compliqué, parce que d'une part, des journalistes s'en sont pris plein la gueule récemment pour un dossier sur l'humour religieux, mais d'un autre côté, on commence à pouvoir critiquer le pouvoir en place. Du coup, je pense qu'un grand nombre de médias s'autocensurent plus que nécessaire pour éviter tous risques. En gros, la peur de la censure est encore plus efficace que la censure elle-même...
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A
En bonne Marocaine que je suis, il m'est toujours plus facile de croire que les autorités mentent plutôt que de croire qu'ils disent la vérité.<br /> Depuis un moment, je pense à traduire régulièrement pour vous les éditoriaux d'un journaliste appellé Rachid Nini, dans un journal qui parait en arabe et qui s'appelle "Almassae". Ce journal vient d'être lancé il y a quelques mois mais il est déjà en tête de vente des quotidiens marocains. Je pense que c'est dû au fait qu'on le considère parmi les rares journaux vraiment indépendants et qui mentent... heu, très peu. Cela vous aidera peut être à comprendre la méfiance des Marocains envers tout ce qui vient des autorités, et notamment les journaux subventionnés par l'Etat.
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J
J'appelle cela le téléphone arabe... Avec leur propension à parler et à donner leur avis et version personnelle sur tout, les histoires au Maroc se transforment au passage d'un individu à un autre.C'est comme ca qu'un marocain m'a raconté un jour que le Canada était si extraordinaire, qu'on y trouvait gratuitement de l'électroménager et des meubles dans la rue.J'ai vécu au Canada...Et bien, cela vient tout simplement du fait que lors de déménagement ou d'achat de nouveaux meubles, les Montréalais ne se prennent pas la tête et laissent leurs anciens dans la rue, à la disposition de tous.On m'a aussi raconté que l'argent tombait du ciel en France... mais je n'ai pas encore réussi à trouver d'où venait cette histoire. ;-)
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