Bonjour les zamis !
Je vois avec intérêt, stupéfaction mais aussi pas mal d'inquiétude la passion que vous mettez dans vos réponses et j'ai le sentiment de m'être mal exprimée et de n'avoir pas su me faire comprendre. D'où, à mon sens, un certain nombre d'amalgames dommageables.
C'est vrai, le modèle occidental "à la française" est ici survalorisé... Mais guère plus que ne l'est en France le modèle américain ou, pour les bobo d'une trentaine d'années, le Japon, qui exerce chez nous une influence de plus en plus marquée. D'ailleurs, moi-même, en bonne bobo parisienne d'il n'y a pas si longtemps, je me targuais de connaître les japanimes les plus "in" et de porter des vêtements et des accessoires qui en étaient inspirés. De la même manière que mon père, en bon anglais, pleurait de rire devant les classeurs et autres vêtements que j'aimais adolescente et qui arborait des phrases sans queue ni tête en anglais pour faire genre (vous avez tous connu cette mode d'il y a quelques années, n'est-ce pas ?), de même, je m'amuse de cette volonté à vouloir à tout prix imiter la France dans ce qu'elle laisse transpirer de sa culture, qui n'est, définitivement pas à mon sens ce qu'il y en a d'essentiel.
Pourtant, il n'y a là nulle critique de ma part, juste un attendrissement. Et puis, pour le côté "l'imitation détruit les vraies valeurs d'un pays", laissez-moi vous dire que ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout ce que je pense !!! Je pense que depuis un certain temps, on a tendance à considérer la culture comme une chose morte, à respecter de toutes ses forces au point de rejeter violemment tout changement et toute influence extérieure. En France par exemple, il est de bon ton de mépriser Mc Do sous prétexte que le foie gras ou le roquefort sont tellement meilleurs. Et alors ? C'est différent, ni plus, ni moins. Et si le fait d'être français n'était pas de refuser de manger Mc Do mais AUSSI d'apprécier un bon foie gras ? Même chose pour la langue : cela fait des années que l'on se plaint haut et fort que l'anglais colonise notre belle langue française. Croyez-moi, la langue française, je l'aime, énormément même. Pourtant, dire email ou marketing ne me semble pas la dénaturer... Il faut dire que, parlant l'anglais, je suis bien placée pour savoir qu'elle possède environ quatre fois plus de mots français que nous de mots anglais !!! Mais il est dans la nature des hommes, ici comme ailleurs, de vouer une étrange relation passionnelle avec ses modèles, un mélange amour-haine dont, en tant que française au Maroc, je ressens les répercussions, comme le ferait sans doute un américain en France.
Quand à la pauvreté, au tourisme et à ce qu'il a de dégradant, j'ai vécu aux Antilles durant deux ans, deux ans qui m'ont appris beaucoup plus sans doute que ne le fera jamais le Maroc sur le désespoir d'une région où les conditions sont, certes, paradisiaques mais les possibilités nulles. Et pour cause : le Maroc est un pays en voie de développement, pas un pays sous-développé. Le Maroc est en plein boom économique, en plein changement. Oui, une grande part de la population marocaine est pauvre, très pauvre même. Mais les choses bougent. Contrairement à la France où la classe moyenne s'effondre et s'appauvrit de jour en jour, ici, les gens croient en la possibilité de changer de milieu, de progresser. Ici, les enfants représentent l'espoir et les gens investissent dans leur éducation de manière à ce qu'ils aillent plus loin que leurs parents. Ici, faire des études est la garantie réelle d'un avenir meilleur. Ici, quelqu'un de décidé peut monter une entreprise et réussir.
Oui, le monde occidental est certainement l'endroit au monde où les gens gagnent le plus d'argent en moyenne. Mais qu'en est-il des 20 000 fonctionnaires SDF de la ville de Paris ? Eh oui, des fonctionnaires, vraiment pas les gens que l'on plaindrait a priori, pourtant, dans notre beau pays où le chiffre du chômage caché devient de plus en plus criant.
Ne confondez pas tout : au Maroc, le tourisme est une ressource importante, donc on soigne les touristes, oui. Mais est-ce un mal ? Non, car l'argent ramené par le tourisme sert à construire des infrastructures, à moderniser le pays, pas à le dénaturer. Il s'agit là de construire des routes, Internet, ce genre de choses nécessaires à l'économie toute entière. Le tourisme n'est pas le but en soi, mais le moyen, fort efficace au demeurant, de progresser. Au final, ceux qui travaillent dans le tourisme gagnent de l'argent, ceux qui construisent lesdites infrastructures gagnent de l'argent, et ceux qui en bénéficient et peuvent ainsi accroître leur business gagnent encore de l'argent. Savez-vous qu'en moins de 2 ans, on est passé d'un chômage de 12% à moins de 7% ici ?
Oui, 350€, ici, c'est beaucoup d'argent. Mais d'un autre côté, à 1000€ par mois, on est très bien payé et on vit bien ! En tout état de cause, bien mieux que le fonctionnaire au SMIC de la ville de Paris auquel je faisais référence tout à l'heure et qui, avec des revenus si faibles, n'aura jamais les moyens de louer (je ne parle même pas d'acheter) un logement décent.
Ne jouez pas trop sur le misérabilisme, si nous avons quitté la France pour ce merveilleux pays qu'est le Maroc, ce n'est pas parce que nous pensions y vivre comme des pachas néocolonialistes. C'est parce qu'en France, JMA avec ses deux bac +5 et moi ne pouvions plus trouver un travail qui nous permette de vivre correctement. C'est parce qu'en France, il n'y avait plus aucune perspective d'avenir pour nous alors qu'au Maroc, nos compétences sont nécessaires et bien accueillies. Parce qu'ici, les choses vont de l'avant quand en France on régresse.
Sur tous les copains de fac de JMA avec lesquels il est resté en contact, il n'y a presque que les profs qui sont restés en France. L'un est au sud-est asiatique, l'autre au Canada, le troisième va s'installer incessamment sous peu à Bruxelles. Sa soeur habite le Chili, son frère réfléchit sérieusement à partir au Japon, ou alors aux USA. Pourquoi, à votre avis ? Parce tous ces merveilleux pays sont "exotiques" ? Non, parce qu'en France, il n'y a plus rien d'enthousiasmant à faire et de grandes chances de s'appauvrir, voilà.
Ne prenez pas mes commentaires sur un simple effet de mode pour de la supériorité. J'ai sous les yeux un sac à main japonisant sur lequel des caractères qui me sont incompréhensibles me font l'effet d'être très élégants quand, si ça se trouve, ils sont une vague pub pour de la bière. Ne laissez pas ma désastreuse tendance à vouloir faire de l'esprit vous confirmer dans les pires de vos clichés. Le Maroc, ce n'est pas ce que vous en raconte M6, c'est une culture riche et brillante où chacun, du plus petit commerçant au plus riche parle et comprend au moins deux langues. C'est un pays où le moins cultivé des caissiers sait lire non seulement l'arabe mais le français quand l'étude de l'alphabet arabe me terrifie, moi la française "si cultivée". Pensez-vous vraiment que cela soit dénaturant d'avoir cette possibilité si extraordinaire de lire, de parler et d'écrire en deux langues ? Le moindre chauffeur de taxi ici sait argumenter, un art que l'on a perdu depuis longtemps en France à force d'être si foutrement politiquement corrects. L'exotisme, c'est d'être dans un pays vivant, dans lequel un joyeux bordel et des contradictions, et des puérilités, et des mélanges de raffinement et de crasse, de richesse et de pauvreté, d'espoir et de fatalité ont droits de cité. Ici, on ne joue pas de violon sur la pauvreté. Elle est là, c'est vrai, bien plus visible qu'en France. Mais on ne détourne pas les yeux des clodos d'un air dégoûté pour faire ensuite un chèque dédouanant sa conscience au Resto du coeur. Ici, chaque restaurant nourri au moins une fois par jour un mec sans le sou. Ici, la prière du vendredi s'accompagne le plus souvent pour les riches d'un couscous amené à la Mosquée et partagé avec les pauvres. Est-ce que cela règle tous les problèmes ? Bien sûr que non, mais au moins, c'est humain et puis nous non plus n'avons pas trouvé la solution. Alors gardons nous des opinions toute faites.
Oui, l'administration marocaine est un cauchemar. Mais la française qui lui a servit de modèle l'est tout autant. C'est juste que, en tant que français, vous n'en voyez pas tous les vices, ceux qui s'appliquent aux pauvres hères qui viennent y chercher un espoir que l'on n'a plus nous même. Et au moins, ici, sortis de l'administration, il y a la vie, les rires, les pleurs, tout ce qui fait qu'il est bon de vivre. Ici, la vie privée est moins privée, c'est vrai, mais aussi moins stérile. Casablanca est tout autant pollué que Paris, peut-être même plus. La circulation est démente, mais les gens ne se regardent pas avec une vague rancoeur, un vague dégoût comme dans le métro parisien. Les gens ont conscience des autres gens, ils papotent, ils ragotent, ils essaient d'impressionner, ils envient, ils observent, ils compatissent, ils sont bons, mauvais, gentils ou méchants, parfois ils ne font que passer, indifférents, mais ils ne sont pas coupés des autres.
Et je préfère cent mille fois cette humanité grouillante, à laquelle j'essaie de m'intégrer en toute humilité plutôt que le désespoir feutré et aseptisé dans lequel sombre une bonne partie de mon pays, que j'aime et chérirait pourtant toujours. La vie ici n'est pas parfaite, mais elle n'est pas mauvaise. La justice sociale n'existe pas, mais l'évolution sociale, si. En France, il n'y a plus ni l'un, ni l'autre.
Pardonnez-moi ma véhémence, mais vous me connaissez : je prends toujours tout trop à coeur. Pour peu que j’aie l'impression d'être mal comprise, je m'affole et veux absolument me justifier. C'est que je ne veux en aucun cas vous présenter le Maroc comme de l'exotisme à pas cher pour occidental blasé. Je ne veux que vous montrer ma découverte en Candide d'un pays dont mon regard ne fait pour l'instant qu'effleurer la complexité. Je voudrais parvenir à vous faire entrevoir la chance qui m'est donnée d'explorer cette nouvelle culture et, si possible, de m'y intégrer au mieux. Mais il faut un don d'éloquence sans doute un peu moins "facile" que le mien, rôdé qu'il est à l'humour rapide et sans conséquence des articles culturels et des soirées parisiennes.

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