Connaissez-vous cet auteur italien exceptionnel ? Si non, il est temps vous y mettre : chacun de ses romans est best-seller dès sa sortie, non seulement en Italie mais dans 17 pays,
sa série Eymerich l’Inquisiteur est une des plus célèbre uchronie fantastique du moment (et même depuis un bon moment), bref, l’homme a du génie et vaut d’être découvert. Rajoutez à cela un
vrai talent narratif, une intelligence hors norme, un goût prononcé pour le jeu et le hard rock et vous comprendrez que le personnage est incontournable.
Quand le goût du jeu et du rock fait déraper les universitaires…
Valério Evangelisti est née en 1952 en Italie. Il commence par faire une classique carrière d’historien universitaire et publie avec régularité des ouvrages très sérieux sur ses recherches par
ailleurs tout à fait reconnues. Son parcours est brillant, rien à en dire, il aurait pu s’arrêter là. Oui mais l’homme cumule les perversions : il est rôliste, fan de jeux de tous poils
d’ailleurs (surtout le jeu vidéo), amateur de hard-rock et de littérature de genre (horreur, noir, policier, SF, fantastique, BD à la Métal Hurlant), fondu de séries Z, bref, il est
perdu pour la cause académique. Et le voilà qui se lance dans l’aventure de la Fantasy. Après quelques tentatives infructueuses, il parvient à se faire publier en 1994 et là commence sa
nouvelle vie. En quelques années à peine, ses romans se traduisent partout dans le monde et le succès est ahurissant. Depuis, l’homme joue en virtuose de ses multiples talents (et vices) pour
faire à peu près tout ce dont il a envie. Rien que pour vous donner une idée : il a participé à l’élaboration d’un album de hard pour un groupe italien nommé Time Machine, il prépare une
série de BD noire, très noire avec Stephano Ricci, une autre série de BD basée sur Eymerich est parue aux éditions Dargaud, deux JdR Eymerich existent en Italie grâce à son accord bienveillant,
sans parler de sa casquette d’anthologiste ou d’éditorialiste, pour ne citer qu’une part infime de ses activités. Plus rien ne lui échappe, puisqu’il a décidé de s’attaquer également au cinéma, à
la télévision et à la radio. Bref, reconversion réussie et ne laissez plus dire à personne que le jeu ne mène nulle part, la preuve. Mais qu’a donc à dire ce monsieur pour qu’il le clame si fort,
partout et tout le temps ?
Noir, c’est noir
Disons-le tout net : l’univers de Valério Evangelisti ne ressemble en rien à la
Petite Maison dans la Prairie. Son style, inclassable, se situe quelque part entre le gore, la
fantasy, l’uchronie et la SF. Dans ses romans, le passé fait écho au présent d’une manière pour le moins macabre et la violence, jamais gratuite mais souvent insoutenable est
omniprésente. La
fantasy, elle, est le prétexte d’une recherche philosophique et pourquoi pas ? Mystique d’une rédemption indispensable tandis que l’histoire, toujours
rigoureusement respectée en terme de documentation, est régulièrement violée avec génie pour mieux illustrer son propos.

Si vous ne deviez lire qu’une série d’Evangelisti, ce serait Eymerich l’Inquisiteur, sans doute la quintessence de son oeuvre. Eymerich est un inquisiteur du XIVème siècle (qui a vraiment existé)
engagé dans un combat acharné contre les ennemis de Dieu. Comme vous pouvez vous en douter, il n’est certes pas des plus sympathiques, mais il est fascinant par sa rigueur, sa cruauté, son
fanatisme et son intelligence. De livre en livre, il combat avec généralement pas mal de succès (puisqu’il va jusqu’à brûler sur un bûcher une ville entière) une hérésie ou une autre, les
cathares ou le renouveau d’un culte à Diane ou Mars par exemple. Se faisant, ses actions se répercutent sur le fil de l’histoire et, dans un futur plus ou moins lointain, les conséquences du
passé se font durement sentir : guerre bactériologique, hommes mécanisés, soldats recomposés à partir de cadavres (les Mosaïques) ou affectés d’une dégénérescence qui leur fait pousser des
organes surnuméraires en permanence (les polyploïdes), bref, c’est un monde en folie, dans lequel une phrase comme « toi aussi tu as un vrai vagin ? » peut passer pour une
conversation normale et où l’on tue des enfants à la moissonneuse batteuse. Une apocalypse après l’autre, Eymerich poursuit son œuvre. Et c’est génial. Bien écrits, bien construits, érudits et
fascinants, les romans se succèdent et on en redemande. Mais jusqu’où peut-on aller dans l’horreur ? La question reste ouverte, et la réponse d’Eymerich va parfois au-delà de mon
imagination. Pourtant, on l’a dit, rien n’est gratuit chez cet auteur. Nulle complaisance dans la description des scènes terribles qu’il assène comme une nécessité. Pourquoi ? Et bien parce
que pour Valério Evangelisti, écrire, c’est avant tout prévenir. Et pour cela, rien de tel que la littérature de genre qui peut, bien plus qu’un roman dit sérieux, illustrer les dérives du
présent. Des enfants – soldats se font massacrer à tour de bras dans
Picatrix ? Voilà qui rappelle étrangement le Rwanda. Le fanatisme d’Eymerich est à faire peur ? Et que
penser de ce cardinal de Bologne qui déclare du haut de sa chaire que le mariage entre catholiques et musulmans est à proscrire ? Croyez-vous vraiment que la volonté implacable d’Eymerich
qui ne s’embarrasse pas de détails aussi négligeables que les dommages collatéraux soit vraiment éloignée de la philosophie de nos chefs d’état ? Avec tout le recul de l’histoire - tant dans
ses romans que dans la vraie vie - notre auteur joue les Cassandre afin d’éviter que le futur déshumanisé qu’il craint ne se réalise.
Fantasy – refuge
Mais ne croyez pas que tout soit si désespéré chez Evangelisti. La
fantasy, qu’il décrit lui-même comme « le refuge de nos rêves » apporte son lot d’émerveillements et la
possibilité d’une rédemption, même pour Eymerich. Certes, le chemin est long pour passer de la froideur intraitable d’un inquisiteur qui rejette son humanité à un homme capable de regarder
la vie avec amour. D’ailleurs, Valério n’envisage pas qu’il se termine de si tôt. Mais petit à petit, grâce notamment à la magie des femmes, plus sensibles à la spiritualité peut-être qu’au
dogme, il découvrira que tout ce qui n’est pas catholique n’est pas pour autant diabolique, et qu’une dimension autre se cache juste derrière l’apparence des choses. Charge à nous de l’imaginer
telle qu’on la souhaite, mais avec beaucoup de prudence, car justement, ce en quoi on croit se répercute précisément dans le monde… Tôt ou tard. Le pouvoir de l’imagination, cela parait
classique, mais quel ressort de conteur merveilleux ! Car si pour l’instant, le futur est noir et va encore se noircir, tout reste toujours possible. J’en veux pour preuve sa deuxième série,
Nostradamus, qui se présente comme une sorte de résumé du parcours d’Eymerich. En effet, le devin évolue plus vite dans sa quête spirituelle, acceptant de reconnaître la valeur du
principe féminin pour mieux englober la dualité du monde laissant finalement la magie naturelle le sauver. Enfin, dans sa troisième série, celle de Pantera, sorcier messianique en prise avec la
folie de la guerre de Sécession, la magie est la clef de l’équilibre fragile de l’homme en butte aux injustices. Bref, le monde est noir mais, entre nos mains, réside le pouvoir de le
changer.
Bibliographie française
Je n’indique que l’édition française et sans référence d’édition ou presque. Sachez toutefois qu’on trouve la majorité de ses œuvres en poche chez Pocket et en grand format chez Payot/Rivages.
Enfin, pour une bibliographie complète, vous pouvez vous reporter au site http://www.eymerich.com.
Sur Eymerich :
-
Nicolas Eymerich, Inquisiteur
-
Les Chaines d’Eymerich
-
Le Corps et le Sang d’Eymerich
-
Le Mystère de l’Inquisiteur Eymerich
-
Cherudek
-
Métal Hurlant : recueil de nouvelles liant le cycle d’Eymerich à celui de Pantera (cf. Black Flag et Antracite)
-
Picatrix : une Echelle pour l’Enfer
-
Le château d'Eymerich
Autres :
-
Le Roman de Nostradamus : en trois volumes.
-
Fragments d’un Miroir brisé, anthologie de SF dirigée par Valerio Evangelisti.
-
Black Flag : romanmettant en scène son héros Pantera, sorcier métis et messianique du XIXe siècle américain rencontré dans Métal Hurlant.
-
Anthracite : suite de Black Flag et de Métal hurlant, toujours avec Pantera.
- « Fuite de la Couveuse » in Hauteurs - Revue littéraire du Nord et d'ailleurs, 2001.
- « Le souffle des FARC » in Eros Millennium, J'ai Lu, 2001.
- « Laurel & Hardy, Terror Detectives » in Détectives de l'impossible, J'ai Lu, 2002.
Valério Evangelisti : l’interview
Valerio Evangelisti est décidément un homme bourré de talent. Il a entre autre, celui de parler parfaitement français. Grâce à ça, j’ai pu l’interviewer à l’occasion d’une de ses très nombreuses
visites à Paris, où il a beaucoup d’amis et d’admirateurs.
Mel : Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire de la littérature de genre ?
Valerio Evangelisti : J’ai toujours été un défenseur très actif de la littérature de genre. Je crois qu’elle s’attaque aux problèmes que la littérature conventionnelle
ne traite pas. On commence à reconnaître que pour décrire la réalité, le réalisme est insuffisant. La capacité du fantastique, c’est très souvent de décrire les faits du point de vue métaphorique
ou onirique. Seul une toute petite partie de notre vie se passe dans la simple réalité matérielle. Le reste nous est caché dans le rêve. Le fantastique est le genre littéraire qui sait nous
restituer cette partie importante de nous-même. Et aujourd’hui, c’est très nécessaire, car les règles auxquelles nous sommes soumis tendent ou bien à supprimer nos rêves ou bien à les capturer
pour nous les restituer étrangers à nous-même. Le fantastique devient le refuge de nos vrais rêves. Mais je ne renonce pas pour autant à l’histoire. Ma crise en tant qu’historien venait du fait
de devoir écrire des choses froides. Maintenant, je décris l’histoire du point de vue psychologique.
Mel : C’est une histoire bien sombre, et un futur qui l’est encore plus, non ?
Valerio Evangelisti : En effet je suis effrayé par des choses et j’essaie de décrire les possibles conséquences de ces choses. Dans Métal Hurlant par exemple, je
décris le métal qui prend le pas sur la chair, mais c’est une métaphore d’autre chose c’est à dire d’un monde toujours froid, toujours plus indifférent, dans lequel les hommes ne se reconnaissent
pas comme faisant partie d’une même espèce. Ça, je le vois comme une menace très grande aujourd’hui. Ce serai comme si Eymerich dirigeait le monde. Ce type de peur, j’en fait l’objet de mes
livres, mais je ne suis pas si pessimiste. C’est un peu une mise en garde.
Mel : Mais alors, y-a-t-il un futur possible, après toutes ces apocalypses successives ?
Valerio Evangelisti : Dans les livres sortis en Italie mais pas encore en France, je suis arrivé jusqu’à l’année 3000. Et je vous dis que le futur n’est pas meilleur…
Mel : Pourquoi croyez-vous qu’Eymerich ait tant de succès ?
Valerio Evangelisti : C’est un personnage fascinant, puisqu’il répond à des pulsions présentes en chacun de nous. Moi je l’ai modelé sur le pire de moi-même. D’un autre
côté, il est très humain, très vrai, il a des côtés admirables, c’est très certainement le plus intelligent des personnages, il a même sa grandeur. Et donc c’est un peu la fascination du mal
qu’il représente, et il n’est pas toujours si simple à cerner. C’est un personnage dangereux avant tout, capable de faire le mal sans même le considérer tel, et c’est un type de fanatisme qui
n’est pas propre au moyen-âge, je soupçonne un grand nombre d’homme politique d’être comme ça. Les inquisiteurs n’étaient pas des monstres, c’était le monde normal.
Par ailleurs je crois que mes lecteurs aiment à faire le mal en toute liberté sans remords de conscience. Ainsi, dans Cherudek, Eymerich hésite à tuer une fillette mais il ne le fait
pas. Et bien, j’ai reçu une quantité de protestations incroyable ! C’est aussi un jeu que j’ai avec le lecteur. Je lui fais incarner le rôle du salaud et à la fin il se dit « mais
qu’est-ce que j’ai fait, j’ai sympathisé avec cette ordure ! »
Mel : Pourquoi tant d’hostilité envers les femmes de la part d’Eymerich ?
Valerio Evangelisti : Eymerich a peur des femmes, il est au point de vue psychologique le contraire des femmes. Il déteste la nature, il n’est que pure rationalité, il n’a
pas peur d’être cruel. Donc c’est la connaissance de l’autre sexe qui sera sa libération. Le principe féminin fait partie de lui, mais il a choisi de le réprimer. Et c’est ça la problématique du
cycle, c’est la lutte d’Eymerich contre le principe féminin. Dans les premiers romans, les femmes n’existent pas en tant que telle, seulement en tant qu’ennemies. Mais ça évolue. Dans le
Château d’Eymerich, le prochain, pas encore sorti en France (edit : maintenant, si ! Et il est toujours aussi bon...), il tombera presque amoureux, et la bataille se
poursuivra de livre en livre.
Mel : Ce n’est donc pas contre les femmes mais contre la peur des femmes ?
Valerio Evangelisti : Oui, c’est cela. J’ai été très frappé par un bouquin d’un psychanalyste younguien qui traitait du principe féminin dans notre culture et de sa
destruction par les grandes religions monothéistes. Et, pour cet auteur, le seul espoir de retourner à un monde équilibré, c’est la récupération du principe féminin. Dans Nostradamus, il
y a cette même problématique, en plus concentré. Au début, Nostradamus est une bête avec les femmes, dans le deuxième il est un peu en crise et dans les dernières pages du dernier, il y a la
victoire du principe féminin. Pour le cycle d’Eymerich, ça va prendre pas mal de temps puisque j’en suis à peu près à la moitié de ce roman qui forme un tout, même s’il paraît fait de parties
indépendantes. Dans cette transformation d’Eymerich que je décris, il y a eu une transformation de moi-même. Bien sûr, ça a été peut-être plus rapide et le processus est certainement fini. Mais
en tout cas, c’est une vision quasi autobiographique. Inquiétant, n’est-ce pas ?
Mel : Dans Picatrix, vous décrivez un futur abominable, dans lequel des enfants sont littéralement hachés menus par milliers durant une guerre en Afrique. N’est-ce pas
très proche de la réalité des enfants-soldats ?
Valerio Evangelisti : Oui,c’est la description fabuleuse d’une situation bien réelle. D’abord, je voulais faire un livre sur l’Afrique, et puis Eymerich s’est rajouté
dedans. Il y a une situation en Afrique qui est horrible, avec des enfants transformés en soldats, avec des luttes très difficiles à comprendre. Face à tout cela, que peux faire un auteur de
roman fantastique s’il veut rester lié à la réalité ? Il peut changer tout cela en une espèce de fable horrible, de cauchemar sur la page, avec la conviction que c’est plus réaliste que
beaucoup de romans dits réalistes. C’est la description d’un cauchemar que je vivais à l’époque du Rwanda en regardant les informations. Donc j’insiste : c’est un roman réaliste de ce point
de vue.
Et puis dans le passé, à l’époque d’Eymerich, il y a cette opposition très nette entre christianisme et islam presque en terme de destruction. Et là encore, en Italie, actuellement, le cardinal
de Bologne a conseillé de ne pas se marier avec des musulmans par exemple. Et on parle même au niveau du gouvernement de choc de civilisation qui risque de nous submerger. Il y a des partis
d’extrême droite même ouvertement racistes. Ça, ce serait plus difficile en France puisqu’il y a beaucoup de musulmans. Mais ça montre à quel point l’information est déformée pour manipuler
l’opinion publique. C’est le contraire du principe démocratique, et c’est une chose qui me fait peur.
Mel : Y-a-t-il une limite à l’horreur ?
Valerio Evangelisti : Je m’efforce de pousser à la limite. Regardez cette peinture flamande qui illustre la couverture de Picatrix. Elle représente les tourments de
l’enfer. On exagérait pour faire peur et mettre en garde. C’est toute une série d’horreurs très physiques, pas du tout métaphysiques. C’est un peu ce que je fais dans mes romans.
Mel : A vous entendre, la littérature de genre devient très sérieuse : mise en garde, réflexion philosophique et sociale… En est-il de même du jeu ?
Valerio Evangelisti : Oui, je crois beaucoup à la fonction pédagogique des jeux de rôle. Des jeux en général mais surtout des jeux de rôle en particulier. Je crois qu’il y a
les mécanismes essentiels de la narration dans ce jeu, comme si on était en même temps auteur et lecteur. Je serais pour qu’on enseigne le jeu de rôle à l’école primaire. Ils permettent d’un côté
de vivre plusieurs vies et d’un autre côté de comprendre d’autres possibilités de vie, d’affronter des problèmes peu communs.
Ce n’est pas parce que les choses ne sont pas académiques qu’elles n’ont pas une véritable validité culturelle, et c’est ce que je veux démontrer. Bien sûr, heureusement que c’est distrayant
aussi, sinon, où serait l’intérêt ?
Propos recueillis il y a oh ! Au moins 6 ans, si ce n'est 7, avant le 11 septembre, en tout cas. Comme quoi, hein, il voyait loin, le petit Valério... Le dossier, lui, est un mix entre deux
articles publiés respectivement chez Ravage et Magnus.
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