Lundi 6 novembre 2006

Bonjour à tous !

Je sais, je n'ai pas fait preuve de la plus grande des régularités dans mes mises à jour... Mais il faut dire que depuis hier, nous ne sommes plus à l'hôtel, où nous avions une connexion, mais dans un meublé loué par la boite de JMA dans lequel nous ne sommes pas censé en avoir une. Je dis ça parce qu'on a découvert par hasard avec mon portable, qui a une carte WIFI que les gens ne protégeaient pas leur connexion... Du coup, je peux m'y connecter, mais bon, pas simplement, pas tout le temps et avec une qualité moindre... Toutefois, voilà quelques nouvelles : nous avons choisis notre appart (le plus grand, le plus clair, le mieux sous tous points de vue) et dès la semaine prochaine, nous signons. Ergo, très bientôt, nous serons vraiment installé.

Quel pied, quand on y pense ! Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Pour ceux d'entre vous qui nous connaissent bien, vous savez à quel point les derniers temps ont été durs. Et bien voilà, coup de baguette magique, une nouvelle vie nous est donnée, dans un cadre paradisiaque et des conditions idéales. Parfois, on lit des histoires comme ça, de tragédies terribles, de changements de vie brusques, pour le pire comme pour le mieux. On sait bien que rien n'est immuable, mais avec notre sale habitude de nous projeter dans le futur tout en étant incapable de concevoir autre chose que le présent, cela semble à chaque fois impossible. Et pourtant, de période en période, nous changeons de vie, radicalement. Et puis nous oublions, nous inventons des transitions, une histoire qui permette de maintenir l'illusion de la continuité. Mais la vraie vérité, c'est qu'hier à peine, rien ne permettait d'imaginer aujourd'hui et demain est un mystère complet...

Et bien ! En voilà des manières ! Je me connecte dans l'espoir de vous raconter les menus événements de notre vie quotidienne et me voilà en train de faire de la mauvaise philosophie...

Pour me rattraper, voici une ch'tite merveille de cycle qui devrait vous plaîre : les aventures de Thursday Next, Agent OP SPEC de la brigade littéraire... Une pure merveille ! Dans le premier volume (l'Affaire Jane Eyre), que je suis certaine d'avoir déjà prêté à certains d'entre vous, Thursday se retrouve confronté au vol du manuscrit de Jane Eyre, ce qui, bien évidemment, est dramatique, parce que cela veut dire que, quiconque l'a pris a désormais tout pouvoir sur le livre, y compris le modifier de fond en comble sans que quiconque s'en apperçoive ! En effet, dans ce monde, on peut pénétrer à l'intérieur des livres, y faire du tourisme ou bien alors évidement, les subvertir de l'intérieur... Sans compter un certain nombre d'autres petites différences, comme le fait que le temps s'étire dans tous les sens comme de la guimauve, que l'héroïne a un dodo de première génération comme animal de compagnie (quand on a commencé à faire revivre les espèces disparues, on était pas vraiment au point et puis, franchement, on n'avait aucune idée d'à quel point un dodo pouvait être inutile, mais bon...)

Voici la description qu'en fait le site de la FNAC :

"Détective à la brigade littéraire du service des opérations spéciales basé à Londres, Thursday Next s’occupe du grand banditisme reconverti dans le lucratif marché littéraire : revente d’éditions originales volées, contrefaçons, fraudeurs en tout genre… Un océan de routine pour celle dont le père voyage dans le temps et dont l’oncle est l’inventeur du papier carbone correcteur et des asticots synonymiques. Lorsque le froid, calculateur et extrêmement dénué de scrupules Achéron Hadès s’empare du manuscrit original de Jane Eyre et en séquestre l’héroïne, Thursday comprend qu’elle a enfin affaire à quelque chose de totalement inédit. Thriller littéraire ou conte fantastique ? Il faut abandonner tous ses repères de lecture pour entrer dans l’univers excentrique et très référencé de Jasper Fforde, où les personnages peuvent sauter spontanément des pages d’un roman. Une leçon de virtuosité !"
 
Et ben, en fait, c'est encore mieux... Quand j'aurai le temps, je vous mettrais en ligne mes critiques, celles que j'ai faite à l'époque. Toujours est-il que le troisième vient de paraître, que je viens de le finir et que c'est encore une fois une merveille ! Malheureusement, si je vous le raconte, ça gâche un peu les choses pour ceux qui n'ont pas lus les précédents... Disons simplement que, depuis le départ, Thursday Next a un petit problème à régler avec la famille Hadès d'une part et la multinationale Goliath de l'autre. Et, depuis le second volume, ils ont décidé de s'en prendre à elle dans sa vie privée. Au point d'"effacer" son, mari... Attention, il ne s'agit pas de l'assassiner, hein, simplement  de le rayer de l'histoire, pfuit ! Comme s'il n'avait jamais existé... Evidement, tout cela pour faire chanter Thursday, qui ne peut pas accepter sans trahir la littérature. Bref, du coup, elle s'est réfugié dans la Grande Bibliothèque, là où se trouve tous les livres jamais écrit, jamais pensé, ceux qui n'ont été qu'une idée fugitive dans la tête de leurs auteurs comme les best-sellers...
Bon, c'est toujours pareil, avec ces auteurs un peu cultivé, il faut suivre, parce que les références pleuvent drus, mais bon, c'est jouissif cette manière de jouer avec l'intertexualité comme matière même d'un monde !
 
Les titres des romans :
 
L'affaire Jane Eyre :
 
Délivrez-moi !
 
Et enfin, le dernier volume, Le puit des Histoires Perdues :
 
Voilà, c'était les découvertes du soir, bonsoir !
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Lundi 21 mai 2007
Bonjour les zamis !

Alors, en attendant de reparler du Maroc et en particulier des classes sociales marocaines (pour y rajouter, j'espère, les commentaires fascinants d'Asmae dessus, pour plus de détails, allez voir les commentaires de l'article classes sociales marocaines), j'ai pas grand-chose à raconter.

Ergo, puisque Alex m'y a fait pensé en me guidant vers un site de critique de SF très sympathique (), j'ai décidé de remettre en ligne les critiques et dossiers que j'avais fait en tant que journaliste ces... Hou-là... 7 dernières années avant de partir au Maroc ! Evidemment, certains dossiers sont devenus, avec le temps, incomplets et les critiques sont des old news, mais comme dit un autre site web de critiques (ici) que j'aime beaucoup, les livres, c'est pas périssables comme matière. Donc, quand j'aurais rien à dire, je publierais les articles et dossiers dont je suis personellement le plus contente. Si vous êtes intéréssés par le principe, n'hésitez pas à le dire en commentaire. Et puis sinon, pareils. Comme ça, je saurais si c'est oui ou non une bonne idée...

Aujourd'hui, et dans le post suivant, je vais donc mettre en ligne un dossier sur Michael Moorcock qui est paru chez RPGOnline en 2005, je crois et faisait à la base 8 pages (à 4500 signes la page, tout de même !!!). Je vais donc le diviser en deux articles : son oeuvre, d'une part et une interview d'autre part (demain, l'interview, d'ailleurs).

Encore une fois, ce premier post a un but clair : que vous vous exprimiez sur le principe : parce que si ça vous intéresse pas, moi, ben, je m'en fout un peu aussi de ressortir ça du placard.

Bisous,
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Mardi 22 mai 2007
Bonjour, bonjour !

Comme promis hier, voici un article sur Michael Moorcock, l'homme, qui se terminera par une interview réalisée il y a quelques années aux Utopiales de Nantes.

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Michael Moorcock. Photo de Cédric Matet, tous droits réservés.

Véritable légende vivante, Michael Moorcock est aussi et avant tout un homme chaleureux, accessible et particulièrement sympathique dont la carrière exceptionnelle s’étend au-delà de l’écriture. Né le 18 décembre 1939 à Mitcham, ville du Surrey proche de Londres, Michael Moorcock vit une enfance heureuse marquée par le blitz mais dénuée de terreur, voyant dans le bombardement plus une occasion de liberté qu’autre chose (les adultes ayant d’autres chats à fouetter). Sa scolarité chaotique au-delà de l’imaginable – il passe son temps à se faire renvoyer - se termine dès ses quinze ans. Et c’est là que commence l’aventure Moorcockienne.
Ecrivain professionnel à 16 ans
C’est à 16 ans qu’il devient écrivain professionnel, selon sa propre expression, publiant ici et là quelques scénarios de comics dans divers pulps anglais. Très vite, il participe activement à Tarzan Adventures, magazine destiné aux enfants, dont il deviendra le rédacteur en chef dès 1957, à seulement 17 ans ! Dans le même temps, il commence à publier ses premières nouvelles, souvent sous pseudonyme (on le connaît ainsi sous le nom de William Barclay, James Colvin, Edward P.Bradbury, Desmond Reid, Roger Harris ou encore J.R.Taylor) avant de commencer la rédaction d’Elric en 1961 dans Science Fantasy. C’est à cette époque qu’il rencontre Ted Carnell, homme décisif s’il en fut dans la carrière de notre jeune prodige. Non seulement est-ce lui qui le poussa à publier Elric, mais c’est également le créateur de la revue New Worlds, pulp légendaire créé avant guerre et publiant les meilleurs auteurs de science-fiction anglaise, dont il confia les rennes à Moorcock en 1964. De 1964 à 1971, date à laquelle il cesse d’en être le rédacteur en chef, Michael Moorcock fait de New Worlds l'outil de diffusion de la nouvelle vague britannique, publiant des auteurs comme Brian Aldiss, B.J. Bayley, D.M.Thomas, George MacBeth, J.G.Ballard ou Langdon Jones, sans oublier quelques américains pour lesquels il s’enthousiasme (citons entre autres Thomas Disch, John Sladek ou Roger Zelazny). Malheureusement - ou peut-être heureusement pour nous - la revue n’a pas un succès commercial suffisant et Moorcock est obligé d’écrire à la chaîne pour payer auteurs et imprimeurs. C’est ainsi qu’il crée de nouveaux champions (Corum, Hawkmoon, Kane, Glocauer, Jerry Cornelius, etc.) écrivant parfois ses romans en une semaine ! On comprend mieux l’irrégularité dont souffrent certains cycles, d’autant plus imaginable que les années 60 à Londres étaient aussi marquées par la fête et bien sûr, la drogue…
Fantasy, drogue et Rock’n Roll
Michael Moorcock a toujours été un passionné de musique et, dès 1957, il joue de la country avec un groupe semi professionnel, les Greenhorns. C’est cependant les années 70 qui lui permettront le plus de s’exprimer dans ce domaine. Il participe ainsi aux débuts d'Hawkwind, créé en 1969. L’album Warrior On The Edge Of Time qui sort en 1975 s’inspire très largement du thème du Champion Eternel avec notamment le single "Kings of speed".
Michael monte également un autre groupe, The Deep Fix, avec Graham Charnock et Steve Gilmore et sort l’album The New Worlds Fair en 1975. Il est même contacté par Blue Öyster Cult et participera à l’écriture de quelques albums entre 1979 et 1981. Les années 80 seront encore épisodiquement traversées par la musique, avec entre autre deux albums d’Hawkind, Choose Your Masques en 1982 et Chroniques of the Black Sword en 1985, mais Moorcock ne chante plus, écrit de moins en moins de textes et se contente d’apparaître en concert pour lire des poèmes faits spécialement pour l’occasion. Evidemment, hormis un bref passage à vide entre 1975 et 1980, la musique n’empêche pas Moorcock d’écrire et les années 70-80 forment le cœur de son œuvre. Sorti des débats de l’adolescence, il a acquit de la maîtrise et commence à explorer la SF et l’uchronie. Côté vie privée, les années 60-70 ont été pour Moorcock une période folle. Il se marie en 1962 avec Hilary Bailey dont il aura trois enfants mais se séparera en 1971, épousant par la suite une artiste anglaise, Jill Riches, dont il divorcera également à peine deux ans après en 1979. Vivant à fond les années pop, il tâtera du LSD (entre autres), perdant un peu ses repères dans la mêlée. Sa rencontre avec Linda Steele aux Etats-Unis en 1981 le remet sur les rails. Cette fois-ci, c’est la bonne : il l’épouse et ne la quitte plus.
Voyages et militantisme
Ensemble, Linda et Michael vont beaucoup voyager, pour finalement s’installer au Texas. La vie de Moorcock devient plus calme, mais aussi plus responsable. En effet, malgré une tentative avortée d’engagement politique aux débuts des années 60, c’est depuis son mariage avec Linda que son « anarchisme libertaire et populaire » trouve le mieux à s’exprimer. Il soutient donc activement le féminisme et s’engage publiquement contre le racisme et toute forme de discrimination. Ecrivain toujours soucieux de son public à qui il prête une attention constante, allant même jusqu’à écrire spécifiquement des textes sur demande, il crée son propre site Web, intitulé Moorcock's Miscellany, sur lequel il répond toutes les semaines à ses fans avec une courtoisie et une simplicité charmante. Bien sûr, il continue d’écrire, renouant même avec le rythme effarant de ses débuts. Dernièrement, déçu par l’évolution politique des Etats-Unis, il nous a confié son désir de s’installer à… Paris ! N’est-ce pas que ce serait bien ?
Moorcock et le jeu de rôle
Si Moorcock lui-même n’est pas joueur, il éprouve beaucoup de sympathie pour le JdR. Pourtant, il aurait quelques raisons de s’en plaindre. A la fin des années 70, TSR le contacte pour lui demander l’autorisation d’utiliser son univers dans Deities & Demi Gods, supplément pour Advanced Dongeon & Dragons. Mais peu de temps après, Chaosium lui demande les droits d’adaptation du Multivers. En plein dans sa période hippie, Moorcock dit oui aux deux, sans penser un seul instant que Chaosium intenterai immédiatement un procès à TSR ! C’est ainsi que les dieux et puissances Moorcockiennes disparurent de la réédition du Deities, l’édition originelle de 1978 devenant un véritable collector. Pendant ce temps, Chaosium remportait un succès commercial énorme avec Elric puis Hawkmoon, sans jamais verser un seul centime à Moorcock ! Mais notre magnanime auteur prend la chose avec d’autant plus de philosophie que, bizarrement, beaucoup de ses jeunes lecteurs l’ont découvert à travers le jeu de rôle…
Linda Moorcock et l’engagement
Linda Moorcock est une féministe engagée qui fait partie du mouvement des Women Shelter. Elle a d’ailleurs créé un refuge pour femmes victimes de violence au Texas, ainsi que des maisons d’accueil et des structures destinées à permettre aux femmes de trouver un emploi pour acquérir leur indépendance. Très fortement soutenue par son mari, qui considère que « le désavantage d’habiter au Texas et de ne pas payer de taxe d’état, c’est que si on a le moindre soupçon de conscience, on dépense bien plus de temps et d’argent dans des organismes associatifs pour compenser le manque d’aide sociale », Linda a réussi le tour de force de non seulement monter cette structure en partant de rien, mais en plus en dénonçant incidemment quelques hommes politiques corrompus qui détournait le peu d’argent destiné à l’aide sociale ! Résultat : son centre est devenu un modèle du genre et deux ou trois hommes de plus se retrouvent en prison.
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Michael Moorcock et sa femme Linda. Photo de Cédric Matet, tous droits réservés.
Moorcock, l’interview
On a parlé de Moorcock et de son œuvre. Et si lui nous parlait maintenant ?
 
Mel : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire si jeune ?
Michael Moorcock : Comme je le dit toujours, je ne savais pas quoi faire de mieux à l’époque ! Mais plus sérieusement, j’ai toujours été un écrivain professionnel, dès l’âge de seize ans. D’ailleurs, je n’ai jamais rien écrit sans commande, pas même Elric. Science Fantasy voulait de l’Heroïc fantasy et donc j’en ai fait.
 
Mel : avez-vous dès le départ conçu le Multivers comme un tout ?
MM : En fait, oui. Pas aussi consciemment que cela le deviendrait par la suite mais presque. D’ailleurs, j’avais déjà écrit Le Champion Eternel (série d’Erekosë) avant Elric. A l’époque où je finissais le troisième volume de la Saga d’Elric et commençait le premier de Corum, tout ça s’était formalisé et était devenu très clair.
 
Mel : Vous avez également beaucoup écrit de romans hors fantasy, n’est-ce pas ?
MM : Oui, bien sûr, tout en considérant qu’il s’agissait du même cycle. J’ai tellement apprécié de pouvoir lire un jour de l’Edgar Rice Burroughs et le lendemain du Virginia Woolf ou du Simenon que je trouve les distinctions de genre absurdes. D’ailleurs, c’était un des principes fondamentaux dans New Worlds, la revue que je dirigeais. En ce sens, je me rapproche d’un réalisateur, qui peut un jour faire un western et le lendemain une histoire d’amour ou d’espionnage. Mais pour une raison que j’ignore, les gens semblent plus difficilement l’admettre d’un écrivain. En fait, j’utilise le style approprié au sujet du livre, rien de plus.
 
Mel : Vous êtes connus pour répondre à vos lecteurs et même modifier vos textes en fonction de leurs réactions. Est-ce que c’est vrai ?
MM : Oh oui ! Je l’ai toujours fait. Quand un lecteur me dit que je n’ai pas donné assez de précisions sur tel ou tel personnage ou qu’un passage n’est pas assez clair, je le corrige pour l’édition suivante. En fait, tous mes textes ont été modifiés en fonction de retours de lecteurs, en règle générale assez peu ceci dit. Mais parfois, dans le cas de Glorianna par exemple, les changements ont été plus radicaux. A l’origine, il y avait une scène de viol dont des amies féministes, qui aimaient le roman par ailleurs, m’ont dit qu’on aurait pu penser qu’elle était un élément positif, ce qui bien évidemment n’était pas mon intention. Je l’ai donc carrément supprimé et remplacé. Dans l’édition américaine actuelle, il y a les deux scènes, l’ancienne et la nouvelle, avec un commentaire expliquant très clairement ma position à ce sujet. C’est une chose que je fais assez régulièrement, commenter de manière à ne jamais dédouaner le mal ou le justifier.
 
Mel : Pensez-vous qu’un auteur est responsable de ce qu’il écrit ?
MM : Tout à fait ! Je considère l’écriture comme un acte, même si la plupart des auteurs pensent que l’on ne peut pas être responsable de ce que les gens décident d’interpréter. Et bien sûr, c’est vrai aussi, j’en suis très conscient, chaque lecteur fait son propre roman et peut y justifier ce qu’il veut s’il souhaite faire le mal. Mais je suis quelqu’un de très moral et je tente d’écrire dans ce contexte. Ainsi, à la fin de la série Hawkmoon, je dis en gros ne suivez ni dieu ni maître, suivez seulement votre conscience. Cela fait partie, je pense, de mes responsabilités envers mes lecteurs. Je ne suis pas irréaliste au point de croire que cela suffise, mais je ne veux pas devenir mauvais. J’ai été très choqué lorsque j’ai entendu parler d’une jeune fille violée par un homme qui se faisait appeler Elric. Et quand l’avocat d’un autre désaxé qui avait tué sa petite amie en prétendant avoir été possédé par Arioch m’a appelé pour savoir si je ne pouvais pas participer à sa défense, j’ai crié « qu’il crève, le salaud ! » Non que je crois en la peine de mort, mais c’était tellement moche, cette idée que mes livres puissent servir de circonstances atténuantes à ses actes que j’en étais bouleversé.
 
Mel : vous étiez une icône des années 60-70 londoniennes. Comment avez-vous vécu cette période ?
MM : J’ai profité de chaque moment, mais je savais qu’il s’agissait d’un âge d’or et qu’il fallait en tirer le maximum tant qu’il durerait. Il se passait un phénomène très particulier que les Etats-Unis n’ont pas connus – peut-être la France, dans une certaine mesure – c’est que les amateurs de rock aimaient aussi la science-fiction et vice versa. J’étais au cœur de tout ça, je participais à des groupes et à des magazines underground, je faisais New Worlds, nous nous connaissions tous et c’était comme si nous faisions de tout ça notre univers, comme plus tard ça a été le cas avec le jeu de rôle, pour lequel j’ai beaucoup de sympathie. Quand les punks sont arrivés, ils nous ont relégué au rang de dinosaures, il y avait même des chansons qui disaient « Fuck Moorcock ! » C’était plutôt drôle, j’étais très bien accepté, mais j’étais devenu un ancêtre. Au début des années 80, Linda et moi allions souvent dans des fêtes punks et nous étions dans la quarantaine. Ils pensaient tous que nous étions très vieux et ils allaient nous chercher une chaise et du thé ! Vous imaginez ça, un punk à l’iroquois rouge et vert gigantesque nous disant : asseyez-vous donc, je vais vous faire du thé ! C’était drôle, en fait ce n’était que des gosses très polis et très sympathiques.
Propos recueillis en novembre 2004 aux Utopiales de Nantes et traduits par moi-même.
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Lundi 28 mai 2007
Connaissez-vous cet auteur italien exceptionnel ? Si non, il est temps vous y mettre : chacun de ses romans est best-seller dès sa sortie, non seulement en Italie mais dans 17 pays, sa série Eymerich l’Inquisiteur est une des plus célèbre uchronie fantastique du moment (et même depuis un bon moment), bref, l’homme a du génie et vaut d’être découvert. Rajoutez à cela un vrai talent narratif, une intelligence hors norme, un goût prononcé pour le jeu et le hard rock et vous comprendrez que le personnage est incontournable.
Quand le goût du jeu et du rock fait déraper les universitaires…
Valério Evangelisti est née en 1952 en Italie. Il commence par faire une classique carrière d’historien universitaire et publie avec régularité des ouvrages très sérieux sur ses recherches par ailleurs tout à fait reconnues. Son parcours est brillant, rien à en dire, il aurait pu s’arrêter là. Oui mais l’homme cumule les perversions : il est rôliste, fan de jeux de tous poils d’ailleurs (surtout le jeu vidéo), amateur de hard-rock et de littérature de genre (horreur, noir, policier, SF, fantastique, BD à la Métal Hurlant), fondu de séries Z, bref, il est perdu pour la cause académique. Et le voilà qui se lance dans l’aventure de la Fantasy. Après quelques tentatives infructueuses, il parvient à se faire publier en 1994 et là commence sa nouvelle vie. En quelques années à peine, ses romans se traduisent partout dans le monde et le succès est ahurissant. Depuis, l’homme joue en virtuose de ses multiples talents (et vices) pour faire à peu près tout ce dont il a envie. Rien que pour vous donner une idée : il a participé à l’élaboration d’un album de hard pour un groupe italien nommé Time Machine, il prépare une série de BD noire, très noire avec Stephano Ricci, une autre série de BD basée sur Eymerich est parue aux éditions Dargaud, deux JdR Eymerich existent en Italie grâce à son accord bienveillant, sans parler de sa casquette d’anthologiste ou d’éditorialiste, pour ne citer qu’une part infime de ses activités. Plus rien ne lui échappe, puisqu’il a décidé de s’attaquer également au cinéma, à la télévision et à la radio. Bref, reconversion réussie et ne laissez plus dire à personne que le jeu ne mène nulle part, la preuve. Mais qu’a donc à dire ce monsieur pour qu’il le clame si fort, partout et tout le temps ?
Noir, c’est noir
Disons-le tout net : l’univers de Valério Evangelisti ne ressemble en rien à la Petite Maison dans la Prairie. Son style, inclassable, se situe quelque part entre le gore, la fantasy, l’uchronie et la SF. Dans ses romans, le passé fait écho au présent d’une manière pour le moins macabre et la violence, jamais gratuite mais souvent insoutenable est omniprésente. La fantasy, elle, est le prétexte d’une recherche philosophique et pourquoi pas ? Mystique d’une rédemption indispensable tandis que l’histoire, toujours rigoureusement respectée en terme de documentation, est régulièrement violée avec génie pour mieux illustrer son propos.

Si vous ne deviez lire qu’une série d’Evangelisti, ce serait Eymerich l’Inquisiteur, sans doute la quintessence de son oeuvre. Eymerich est un inquisiteur du XIVème siècle (qui a vraiment existé) engagé dans un combat acharné contre les ennemis de Dieu. Comme vous pouvez vous en douter, il n’est certes pas des plus sympathiques, mais il est fascinant par sa rigueur, sa cruauté, son fanatisme et son intelligence. De livre en livre, il combat avec généralement pas mal de succès (puisqu’il va jusqu’à brûler sur un bûcher une ville entière) une hérésie ou une autre, les cathares ou le renouveau d’un culte à Diane ou Mars par exemple. Se faisant, ses actions se répercutent sur le fil de l’histoire et, dans un futur plus ou moins lointain, les conséquences du passé se font durement sentir : guerre bactériologique, hommes mécanisés, soldats recomposés à partir de cadavres (les Mosaïques) ou affectés d’une dégénérescence qui leur fait pousser des organes surnuméraires en permanence (les polyploïdes), bref, c’est un monde en folie, dans lequel une phrase comme « toi aussi tu as un vrai vagin ? » peut passer pour une conversation normale et où l’on tue des enfants à la moissonneuse batteuse. Une apocalypse après l’autre, Eymerich poursuit son œuvre. Et c’est génial. Bien écrits, bien construits, érudits et fascinants, les romans se succèdent et on en redemande. Mais jusqu’où peut-on aller dans l’horreur ? La question reste ouverte, et la réponse d’Eymerich va parfois au-delà de mon imagination. Pourtant, on l’a dit, rien n’est gratuit chez cet auteur. Nulle complaisance dans la description des scènes terribles qu’il assène comme une nécessité. Pourquoi ? Et bien parce que pour Valério Evangelisti, écrire, c’est avant tout prévenir. Et pour cela, rien de tel que la littérature de genre qui peut, bien plus qu’un roman dit sérieux, illustrer les dérives du présent. Des enfants – soldats se font massacrer à tour de bras dans Picatrix ? Voilà qui rappelle étrangement le Rwanda. Le fanatisme d’Eymerich est à faire peur ? Et que penser de ce cardinal de Bologne qui déclare du haut de sa chaire que le mariage entre catholiques et musulmans est à proscrire ? Croyez-vous vraiment que la volonté implacable d’Eymerich qui ne s’embarrasse pas de détails aussi négligeables que les dommages collatéraux soit vraiment éloignée de la philosophie de nos chefs d’état ? Avec tout le recul de l’histoire - tant dans ses romans que dans la vraie vie - notre auteur joue les Cassandre afin d’éviter que le futur déshumanisé qu’il craint ne se réalise.
Fantasy – refuge
Mais ne croyez pas que tout soit si désespéré chez Evangelisti. La fantasy, qu’il décrit lui-même comme « le refuge de nos rêves » apporte son lot d’émerveillements et la possibilité d’une rédemption, même pour Eymerich. Certes, le chemin est long pour passer de la froideur intraitable d’un inquisiteur qui rejette son humanité à un homme capable de regarder la vie avec amour. D’ailleurs, Valério n’envisage pas qu’il se termine de si tôt. Mais petit à petit, grâce notamment à la magie des femmes, plus sensibles à la spiritualité peut-être qu’au dogme, il découvrira que tout ce qui n’est pas catholique n’est pas pour autant diabolique, et qu’une dimension autre se cache juste derrière l’apparence des choses. Charge à nous de l’imaginer telle qu’on la souhaite, mais avec beaucoup de prudence, car justement, ce en quoi on croit se répercute précisément dans le monde… Tôt ou tard. Le pouvoir de l’imagination, cela parait classique, mais quel ressort de conteur merveilleux ! Car si pour l’instant, le futur est noir et va encore se noircir, tout reste toujours possible. J’en veux pour preuve sa deuxième série, Nostradamus, qui se présente comme une sorte de résumé du parcours d’Eymerich. En effet, le devin évolue plus vite dans sa quête spirituelle, acceptant de reconnaître la valeur du principe féminin pour mieux englober la dualité du monde laissant finalement la magie naturelle le sauver. Enfin, dans sa troisième série, celle de Pantera, sorcier messianique en prise avec la folie de la guerre de Sécession, la magie est la clef de l’équilibre fragile de l’homme en butte aux injustices. Bref, le monde est noir mais, entre nos mains, réside le pouvoir de le changer.
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Bibliographie française
Je n’indique que l’édition française et sans référence d’édition ou presque. Sachez toutefois qu’on trouve la majorité de ses œuvres en poche chez Pocket et en grand format chez Payot/Rivages. Enfin, pour une bibliographie complète, vous pouvez vous reporter au site http://www.eymerich.com.
Sur Eymerich :
  • Nicolas Eymerich, Inquisiteur
  • Les Chaines d’Eymerich
  • Le Corps et le Sang d’Eymerich
  • Le Mystère de l’Inquisiteur Eymerich
  • Cherudek
  • Métal Hurlant : recueil de nouvelles liant le cycle d’Eymerich à celui de Pantera (cf. Black Flag et Antracite)
  • Picatrix : une Echelle pour l’Enfer
  • Le château d'Eymerich
Autres :
  • Le Roman de Nostradamus : en trois volumes.
  • Fragments d’un Miroir brisé, anthologie de SF dirigée par Valerio Evangelisti.
  • Black Flag : romanmettant en scène son héros Pantera, sorcier métis et messianique du XIXe siècle américain rencontré dans Métal Hurlant.
  • Anthracite : suite de Black Flag et de Métal hurlant, toujours avec Pantera.
  • « Fuite de la Couveuse » in Hauteurs - Revue littéraire du Nord et d'ailleurs, 2001.
  • « Le souffle des FARC » in Eros Millennium, J'ai Lu, 2001.
  • « Laurel & Hardy, Terror Detectives » in Détectives de l'impossible, J'ai Lu, 2002.
Valério Evangelisti : l’interview
Valerio Evangelisti est décidément un homme bourré de talent. Il a entre autre, celui de parler parfaitement français. Grâce à ça, j’ai pu l’interviewer à l’occasion d’une de ses très nombreuses visites à Paris, où il a beaucoup d’amis et d’admirateurs.
Mel : Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire de la littérature de genre ?
Valerio Evangelisti : J’ai toujours été un défenseur très actif de la littérature de genre. Je crois qu’elle s’attaque aux problèmes que la littérature conventionnelle ne traite pas. On commence à reconnaître que pour décrire la réalité, le réalisme est insuffisant. La capacité du fantastique, c’est très souvent de décrire les faits du point de vue métaphorique ou onirique. Seul une toute petite partie de notre vie se passe dans la simple réalité matérielle. Le reste nous est caché dans le rêve. Le fantastique est le genre littéraire qui sait nous restituer cette partie importante de nous-même. Et aujourd’hui, c’est très nécessaire, car les règles auxquelles nous sommes soumis tendent ou bien à supprimer nos rêves ou bien à les capturer pour nous les restituer étrangers à nous-même. Le fantastique devient le refuge de nos vrais rêves. Mais je ne renonce pas pour autant à l’histoire. Ma crise en tant qu’historien venait du fait de devoir écrire des choses froides. Maintenant, je décris l’histoire du point de vue psychologique.


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Mel : C’est une histoire bien sombre, et un futur qui l’est encore plus, non ?
Valerio Evangelisti : En effet je suis effrayé par des choses et j’essaie de décrire les possibles conséquences de ces choses. Dans Métal Hurlant par exemple, je décris le métal qui prend le pas sur la chair, mais c’est une métaphore d’autre chose c’est à dire d’un monde toujours froid, toujours plus indifférent, dans lequel les hommes ne se reconnaissent pas comme faisant partie d’une même espèce. Ça, je le vois comme une menace très grande aujourd’hui. Ce serai comme si Eymerich dirigeait le monde. Ce type de peur, j’en fait l’objet de mes livres, mais je ne suis pas si pessimiste. C’est un peu une mise en garde.
Mel : Mais alors, y-a-t-il un futur possible, après toutes ces apocalypses successives ?
Valerio Evangelisti : Dans les livres sortis en Italie mais pas encore en France, je suis arrivé jusqu’à l’année 3000. Et je vous dis que le futur n’est pas meilleur…
Mel : Pourquoi croyez-vous qu’Eymerich ait tant de succès ?
Valerio Evangelisti : C’est un personnage fascinant, puisqu’il répond à des pulsions présentes en chacun de nous. Moi je l’ai modelé sur le pire de moi-même. D’un autre côté, il est très humain, très vrai, il a des côtés admirables, c’est très certainement le plus intelligent des personnages, il a même sa grandeur. Et donc c’est un peu la fascination du mal qu’il représente, et il n’est pas toujours si simple à cerner. C’est un personnage dangereux avant tout, capable de faire le mal sans même le considérer tel, et c’est un type de fanatisme qui n’est pas propre au moyen-âge, je soupçonne un grand nombre d’homme politique d’être comme ça. Les inquisiteurs n’étaient pas des monstres, c’était le monde normal.
Par ailleurs je crois que mes lecteurs aiment à faire le mal en toute liberté sans remords de conscience. Ainsi, dans Cherudek, Eymerich hésite à tuer une fillette mais il ne le fait pas. Et bien, j’ai reçu une quantité de protestations incroyable ! C’est aussi un jeu que j’ai avec le lecteur. Je lui fais incarner le rôle du salaud et à la fin il se dit « mais qu’est-ce que j’ai fait, j’ai sympathisé avec cette ordure ! »
Mel : Pourquoi tant d’hostilité envers les femmes de la part d’Eymerich ?
Valerio Evangelisti : Eymerich a peur des femmes, il est au point de vue psychologique le contraire des femmes. Il déteste la nature, il n’est que pure rationalité, il n’a pas peur d’être cruel. Donc c’est la connaissance de l’autre sexe qui sera sa libération. Le principe féminin fait partie de lui, mais il a choisi de le réprimer. Et c’est ça la problématique du cycle, c’est la lutte d’Eymerich contre le principe féminin. Dans les premiers romans, les femmes n’existent pas en tant que telle, seulement en tant qu’ennemies. Mais ça évolue. Dans le Château d’Eymerich, le prochain, pas encore sorti en France (edit : maintenant, si ! Et il est toujours aussi bon...), il tombera presque amoureux, et la bataille se poursuivra de livre en livre.
Mel : Ce n’est donc pas contre les femmes mais contre la peur des femmes ?
Valerio Evangelisti : Oui, c’est cela. J’ai été très frappé par un bouquin d’un psychanalyste younguien qui traitait du principe féminin dans notre culture et de sa destruction par les grandes religions monothéistes. Et, pour cet auteur, le seul espoir de retourner à un monde équilibré, c’est la récupération du principe féminin. Dans Nostradamus, il y a cette même problématique, en plus concentré. Au début, Nostradamus est une bête avec les femmes, dans le deuxième il est un peu en crise et dans les dernières pages du dernier, il y a la victoire du principe féminin. Pour le cycle d’Eymerich, ça va prendre pas mal de temps puisque j’en suis à peu près à la moitié de ce roman qui forme un tout, même s’il paraît fait de parties indépendantes. Dans cette transformation d’Eymerich que je décris, il y a eu une transformation de moi-même. Bien sûr, ça a été peut-être plus rapide et le processus est certainement fini. Mais en tout cas, c’est une vision quasi autobiographique. Inquiétant, n’est-ce pas ?
Mel : Dans Picatrix, vous décrivez un futur abominable, dans lequel des enfants sont littéralement hachés menus par milliers durant une guerre en Afrique. N’est-ce pas très proche de la réalité des enfants-soldats ?
Valerio Evangelisti : Oui,c’est la description fabuleuse d’une situation bien réelle. D’abord, je voulais faire un livre sur l’Afrique, et puis Eymerich s’est rajouté dedans. Il y a une situation en Afrique qui est horrible, avec des enfants transformés en soldats, avec des luttes très difficiles à comprendre. Face à tout cela, que peux faire un auteur de roman fantastique s’il veut rester lié à la réalité ? Il peut changer tout cela en une espèce de fable horrible, de cauchemar sur la page, avec la conviction que c’est plus réaliste que beaucoup de romans dits réalistes. C’est la description d’un cauchemar que je vivais à l’époque du Rwanda en regardant les informations. Donc j’insiste : c’est un roman réaliste de ce point de vue.
Et puis dans le passé, à l’époque d’Eymerich, il y a cette opposition très nette entre christianisme et islam presque en terme de destruction. Et là encore, en Italie, actuellement, le cardinal de Bologne a conseillé de ne pas se marier avec des musulmans par exemple. Et on parle même au niveau du gouvernement de choc de civilisation qui risque de nous submerger. Il y a des partis d’extrême droite même ouvertement racistes. Ça, ce serait plus difficile en France puisqu’il y a beaucoup de musulmans. Mais ça montre à quel point l’information est déformée pour manipuler l’opinion publique. C’est le contraire du principe démocratique, et c’est une chose qui me fait peur.

picatrix.jpg
Mel : Y-a-t-il une limite à l’horreur ?
Valerio Evangelisti : Je m’efforce de pousser à la limite. Regardez cette peinture flamande qui illustre la couverture de Picatrix. Elle représente les tourments de l’enfer. On exagérait pour faire peur et mettre en garde. C’est toute une série d’horreurs très physiques, pas du tout métaphysiques. C’est un peu ce que je fais dans mes romans.
Mel : A vous entendre, la littérature de genre devient très sérieuse : mise en garde, réflexion philosophique et sociale… En est-il de même du jeu ?
Valerio Evangelisti : Oui, je crois beaucoup à la fonction pédagogique des jeux de rôle. Des jeux en général mais surtout des jeux de rôle en particulier. Je crois qu’il y a les mécanismes essentiels de la narration dans ce jeu, comme si on était en même temps auteur et lecteur. Je serais pour qu’on enseigne le jeu de rôle à l’école primaire. Ils permettent d’un côté de vivre plusieurs vies et d’un autre côté de comprendre d’autres possibilités de vie, d’affronter des problèmes peu communs.
Ce n’est pas parce que les choses ne sont pas académiques qu’elles n’ont pas une véritable validité culturelle, et c’est ce que je veux démontrer. Bien sûr, heureusement que c’est distrayant aussi, sinon, où serait l’intérêt ?
Propos recueillis il y a oh ! Au moins 6 ans, si ce n'est 7, avant le 11 septembre, en tout cas. Comme quoi, hein, il voyait loin, le petit Valério... Le dossier, lui, est un mix entre deux articles publiés respectivement chez Ravage et Magnus.
 
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Vendredi 1 juin 2007
Ahhh… Le Space Opera, c’est tout un poème ! Des planètes, des batailles spatiales spectaculaires, des Grands Vilains Méchants qui tentent de détruire ce qu’il y a de bon et d’humain dans la galaxie, des héros au grand cœur et des princesses en détresse, bref, dès la couverture, le Space Opéra a de quoi réjouir. En avant pour le spectacle, vous allez en prendre plein les mirettes !
Space, the final Frontier…
Dès les débuts de la science-fiction est né le Space Opera. En effet, en 1912, Edgar Rice Burroughs entame son cycle de Barsoom qui enthousiasmera des milliers de lecteurs un peu partout dans le monde. Ceci dit, c’est essentiellement les pulps qui, à partir des années 20, exploitèrent le genre et lui donnèrent ses principales caractéristiques. Intrigues simplistes, batailles galactiques, extra-terrestres vilains tout plein, romantisme et héroïsme à gogo, le Space Opera est un digne reflet de son support : peu profond mais franchement dépaysant, du moins quand on a 14 ans. C’est d’ailleurs son manque de subtilité et ses ressorts dramatiques outrés qui lui valurent ironiquement d’être nommé ainsi par Wilson Tucker en 1941, en référence aux Soap Opera, ces feuilletons sentimentaux sponsorisés par des marques de lessive. Mais il faut dire que l’époque n’était pas aux réflexions profondes : reflet de la puissance américaine, le Space Opera se teinte du triomphalisme propres aux vainqueurs de la guerre de 14-18 et prend des airs de conquête de l'Ouest dans les espaces stellaires. Les Empires galactiques (et humains, bien sûr) écrasent leurs ennemis extra-terrestres avec l’assurance d’incarner le Bien. Il faudra attendre les années 50 pour que le genre gagne un brin de profondeur, tout comme le western, d’ailleurs. Les bons sont toujours aussi bons, les méchants aussi terriblement vicieux mais la guerre froide a changé la donne : l’on sent le spectre de la possible victoire des méchants. Avec son cycle des Robots et de l’Empire puis Fondation, Isaac Asimov va même jusqu’à abandonner ces données élémentaires pour mettre en scène la chute d’un empire galactique corrompu et décadent ! Enfin, Poul Anderson enfoncera le clou avec son « histoire technique » qui couvre une large période allant du 23e siècle jusqu’au 34e en deux cycles dans lesquels un empire terrien manipulateur et pas franchement sympathique combat le reste de l’univers d’escarmouches en guerres politiques. Le premier cycle, celui des Marchands Interplanétaires, assez peu connu en France puisque seul le premier volume a été traduit, est l’histoire de Nicholas Van Rijn, directeur de la compagnie solaire des épices et alcools : business is business et tant pis pour le sentimentalisme ! Le second, Agent de l’empire Terrien, va encore plus loin puisqu’il narre les aventures désabusées du Capitaine Flandry, sorte de James Bond au service d'une cause dont il n'est même pas sûr qu'elle en vaille la peine. Bref, fini le temps des certitudes et des super héros (si, si, même les collants étaient au programme du Space op’ des débuts ! Star Trek n’a rien inventé…) et bienvenu dans la modernité.
Quand le Space Op’ fait sérieux
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Dans les années 60-70, le Space Op’ se fait sérieux, engagé, voire mystique. Si, auparavant, le genre était aux antipodes du réalisme, désormais, il s’agit de faire vraisemblable. Attention : vraisemblable, pas réaliste. Le voyage spatial est désormais expliqué par la découverte au choix de : l’hyper espace, les « trous de vers », l’animation suspendue, etc. Toujours tiré par les cheveux, mais au moins, on fait un effort pour donner une cohérence au tout. En pleine exploration spatiale (n’oublions pas que l’homme gambade sur la lune en 1969), on connaît un peu mieux les propriétés physiques de l’espace et on tente de les respecter. Bon, évidemment, les lasers des combats spatiaux font du bruit en plein vide, parce que quand même, c’est plus rigolo. On invente des sciences mais on les explique et les théorise, comme la fameuse « pycho-histoire » d’Issac Asimov qui postule qu’à une échelle suffisante de temps et de population, on peut appliquer les ressorts de la psychologie pour prévoir le déroulement du futur. Et puis le monde n’est plus manichéen. Les extraterrestres ne sont plus tous mauvais. Parfois, ils sont même plus avancés sur l’échelle de l’évolution, aussi bien technologique que spirituelle. Les humains ne sont pas toujours du bon côté et même les meilleurs d’entre eux ont des doutes bien compréhensibles sur le sens de la vie. En un mot comme en cent, si le genre reste épique, l’espace devient un laboratoire des possibles plutôt qu’un territoire à annexer en conquérant. Franck Herbert est un auteur phare de cette époque, chez qui tout est exploration politico-mystique, qu’il s’agisse de la célébrissime saga de Dune ou du cycle du Bureau des Sabotages dans lequel s'emmêlent les thèmes de la communication mentale et des pouvoirs paranormaux à travers les rapports des Humains et de différentes races extra-terrestres aux objectifs confus. Mais le cycle qui est sans doute le plus emblématique de cette période reste sans conteste celui de Frédéric Pohl, les Heechees. La Grande Porte est un astéroïde extraterrestre construit par une race mystérieusement disparue, les Heechees et à partir de laquelle une multitude de vaisseaux spatiaux sont programmés pour des destinations lointaines. Seulement personne ne sait comment marche la technologie Heechee... Du coup, voyager par la Grande porte devient hasardeux : nul ne sait ce qui vous attend de l’autre côté... L'idée de départ du roman était suffisamment bien trouvée pour fournir le prétexte à tout un tas d'aventures échevelées aux confins de la galaxie, à la manière des Space Op’ old style, mais c'est tout le contraire qu'a choisi Frederik POHL. La Grande Porte devient métaphore du Destin, souvent laid et glauque. La plupart des aventuriers sont exploités par la sans scrupule société concessionnaire de l’artefact et n'y trouvent que la peur, la haine et le chagrin.

Enfin, les années 80 voient le déclin du Space Op', usé jusqu'à la moelle, et il faudra attendre les années 90 pour que s'amorce le renouveau du genre, mais c'est une tout autre histoire....
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