Bonjour les zamis !
Hier, un ami inquiet m'a envoyé un email afin que je l'éclaire sur l'état d'esprit marocain actuel et sur les dangers éventuels que nous courrions à vivre dans un pays, et en particulier une ville, que l'on dépeint en France comme au bord d'une crise islamiste.
Cela m'a fait beaucoup réfléchir et c'est ce pourquoi aujourd'hui, au lieu de vous parler de diverses excursions passées et à venir, je vais tenter au mieux de vous expliquer ma vision de la situation et de vous rassurer autant qu'il est possible de le faire.
De la France
Car ce n'est pas seulement une réflexion sur le Maroc que j'ai entamé, mais également une réflexion sur la France, son état d'esprit actuel et son influence ici. Voyez-vous, une des grandes responsabilités que la France a en terme de politique extérieure, ce sont ses rapports avec l'afrique et le monde arabe. Nous sommes depuis longtemps un allié du monde arabe, nous étions contre la seconde guerre du Golfe (l'Irak, si vous préférez), pour un processus de paix au Proche-Orient qui impliquerait un retour aux frontières de 67 (quand Israël préfererais une reconnaissance de ses frontières actuelles), et nous défendons le Liban. Nous gardons des rapports aussi proches que possible avec nos anciennes colonies et avons une influence énorme sur l'Afrique, qu'elle soit noire ou maghrébine. C'est triste à dire, mais si H2 a été roi si longtemps et si absolument malgré toutes ses exactions, c'est grâce à notre soutien. Et si aujourd'hui M6 s'engage dans un processus de démocratisation, c'est encore en partie à notre influence, via l'Europe, que le Maroc le doit. Aussi, ce que nous faisons, nous, en tant que français, se répercute directement ici, sous une forme ou une autre. Dans ce contexte, il devient très intriguant de constater qu'en France, la paranoïa concernant l'islamisation future du Maroc devient aussi forte et angoissante. Qu'est-ce que cela dit de nous ?
Malheureusement, cela dit que nous avons un problème, un très gros problème. Depuis quelques années, nous nous engageons dans une voie que je juge personellement très dangereuse, et pour nous, et pour d'autres. Cela dit que nous nous engageons dans un conflit idéologique d'envergure auprès de ceux que nous jugeons nos alliés naturels, à savoir le reste de l'occident et du monde judéo-chrétien. Cela dit qu'après une vingtaine d'années a-idéologiques (depuis la chute de l'Est), nous revenons à un système du "nous contre eux" et que ce "eux", c'est le monde arabe et musulman, ce même monde dont nous avons été l'allié envers et contre tous pendant si longtemps, ce même monde qui nous regarde en grand frère, souvent.
Certains mots ne trompent pas : on dit arabe pour dire musulman, on dit musulman pour dire islamiste, et islamiste devient terroriste. Des centaines de livres et de magazines font leur beurre de la crainte de l'Islam. On parle d'une Europe chrétienne. quand on dit "état religieux", on pense "état islamiste" alors que les USA, la Grande Bretagne sont des états religieux, l'Inde aussi, mais elle est indouiste. On interdit au nom de la laïcité un lycée musulman mais on continue à supporter financièrement des écoles catholiques ou protestantes. On titre "Jésus VS Mahomet : 15 siècles de confrontation" quand ces deux là ont prêché le même dieu et ne se sont jamais rencontré. On oublie la St-Barthélémy, la Guerre de Trente Ans et tous les conflits protestants-catholiques qui ont déchirés l'Europe pour se souvenir uniquement des conflits opposant l'Islam au christianisme. Des intellectuels, que dis-je, des philosophes affirment sans rougir que l'Islam est une religion mauvaise en soi parce qu'arriérée et dangereuse pour toute personne saine d'esprit et progressiste. Et pour dire qu'on est pas des mauvais, on se glorifie d'accepter aussi bien et aussi "naturellement" (au point que des équipes de télévision filment la scène !!!!) la construction d'une nouvelle mosquée en Allemagne. On parle de la bonne "intégration" des beurettes en France quand elles sont françaises de deuxième génération, on se félicite qu'il y ait des présentateurs télé de couleurs différentes du français moyen, etc.
Ce que l'on oublie, c'est que l'Islam est la deuxième religion en France et ce n'est pas le fait des étrangers mais bien des français, parce que être français ne nécessite - et c'est tant mieux - que de naître en France ou d'avoir un de ses parents français. Etre français, c'est une idée, une certaine façon de voir le monde, liberté, égalité, fraternité. Et cette idée, un peu comme le pape qui conçoit l'oeucuménisme surtout pour rassembler les chrétiens, nous la réduisons à quia, fraternité, oui. Mais... nous contre eux.
Je suppose que plusieurs facteurs nous ont amené à cela. Je ne suis pas politologue. Il y a bien sûr la seconde guerre du Golfe, l'attentat du 11 septembre et la guerre "sainte", la "croisade" contre le terrorisme international qu'a lancé GWB. Bien sûr, nous n'étions pas vraiment d'accord, d'ailleurs, nous ne croyions pas à cette histoire d'armes de destruction massive. N'empêche, c'est pas bien ce qu'ils ont fait. Il y a le voile, bien sûr. Un signe visible de différence. Il y a la paupérisation gallopante de la France et les guettos que nous avons créés en banlieue qui nous font dire "le bruit et les odeurs" parce que c'est plus facile de se dire "ces gens-là" que "nous" avons un problème. Il y a les médias qui ne montrent que des jeunes basanés quand ils font un reportage sur la crise des banlieues. Je ne sais pas quels sont les facteurs les plus importants dans tout cela et il y en a, j'en suis consciente, que je ne vois même pas. Mais au final, nous avons peur. Peur de demain, peur de la différence, peur de toute forme d'anormalité dans le sens le plus restrictif du terme. Nous n'aimons pas les vieux, les malades et les arabes. Nous sommes reclus dans nos peurs et toute forme de discussion nous terrorise. Et pendant ce temps, le Maroc grandit et se pose des questions.
Du Maroc
Oui, nous avons voulu, nous et l'Europe, que le Maroc se modernise et se démocratise. Après H2, il était temps et nous n'avions plus rien à gagner à ce qu'il en soit autrement. Et puis cela faisait tâche sur notre CV de civilisateurs de soutenir un régime autoritaire et coupable de tant d'exactions. Le modernisme amène de nouveaux marchés juteux, bref, il fallait agir. Bon timing, le nouveau roi est progressiste, il veut une économie forte, il veut rénover la société, il veut moderniser, lui aussi. Si ça doit passer par une démocratisation progressive de la société, fort bien. Ce qu'il veut, c'est un pays plus solide et il sait que son peuple l'aime dans l'ensemble. Donc on modernise. On affirme haut et fort que les élections sont importantes et doivent être respectées. Et là... Surprise : les extrêmes se réveillent. Ben voui, le modernisme, ça plaît pas à tout le monde. Et puis ici, on reçoit beaucoup la télé par satellite, les films égyptiens, la musique irakienne... Et les journaux français, dans lesquels on explique à longueur de page combien être musulman, c'est mal. Alors d'un côté, les marocains ont un monde arabe qui les regarde attentivement, parce que le roi est Commandeur des Croyants et qu'il veut quand même l'égalité des hommes et des femmes et la modernisation. Et de l'autre, on a la France qui n'accorde pas de visa touristique aux jeunes femmes diplômées de peur qu'elles ne veuillent rester en France. Et puis il y a aussi l'afrique, la berbèrie qui elle, est en conflit avec elle-même, à propos du Sahara occidental, entre autres. Le Maroc ne sait plus très bien qui il est ni ce qu'il veut. La démocratisation ? Oui, bien sûr, mais en même temps, comment ne pas se souvenir des années de plomb et de leur cortège de terreurs ? Et si s'exprimer trop était dangereux ? La modernisation ? Oui, mais faut-il renoncer à la foi de leurs pères pour cela ? L'arabisation ? Et pourquoi pas ? Mais doit-on vraiment soutenir les exactions islamistes ? La berbèrisation ? Bah... Oui, bien sûr, mais quid de l'Algérie ? Qui sont les marocains aujourd'hui ? Ils ne le savent pas encore.
Un des symptômes les plus frappants de cela, c'est le manque d'histoire du Maroc. On pourrait penser que le Maroc a une longue et riche histoire qui détermine son identité. Ben en fait, non. C'est pas qu'il n'y ait pas les éléments nécessaires, on sait ce qu'il s'est passé dans les temps anciens, on a des traces écrites des événements. Mais cela ne constitue pas une histoire. Pourquoi ? Tout simplement parce que l'histoire est une construction intellectuelle, une manière d'agencer les événements entre eux et de leur donner un sens. C'est une construction idéologique, et l'on ne sait pas bien quelle est l'idéologie dominante ici. Quand l'histoire du Maroc se formalisera, alors, on saura quelle identité les marocains ont choisi pour eux-même et leur pays. En attendant... Tout ce que fait la France est important. A chaque fois que nous disons que l'Islam est mauvais, nous attaquons le coeur le plus solide de l'unité nationale marocaine. A chaque fois que nous parlons de ministère de l'imigration, les marocains se sentent rejetés. A chaque fois que nous nous laissons aller à la peur, le pays bascule un peu plus. Et si le Maroc finit un jour par rejeter l'occident et les français, ce sera en grande partie à cause de nous.
Des attentats
Voyons de plus près le dernier attentat qui a fait du bruit ici, à savoir l'explosion d'un homme dans un cyber-café de la banlieue. D'abord, sachez qu'un grand nombre d'arrestations ont eu lieu après et que le réseau, d'ailleurs complètement amateur, a été en grande partie démantelé. Ensuite, croyez-vous qu'un tel ratage, un si lamentable incident puisse avoir des répercussions positives pour l'islamisme dur ? Non, bien sûr, il s'agit de crétins quasi illettrés qui se sont fait sauter avant même de connaître leur cible !!!! Faut-y pas être con, quand même... Rien d'héroïque là dedans, et le sentiment dominant de la population marocaine est la consternation. Cela signifie-t-il que ce type d'incident ne se reproduira plus ? Non, mais en tout cas, la population marocaine ne les approuve ni de loin, ni de près.
De l'importance des élections
Maintenant, voyons ce qu'il se passe techniquement au niveau des élections législatives qui font tant peur à nos écrivaillons et journaleux. En septembre prochain, des élections vont déterminer la composition de l'Assemblée marocaine. Et comme le système marocain est en grande partie calqué sur le système français, de nombreux partis se présentent à l'élection et seuls ceux qui auront le plus de voix auront des sièges et détermineront la majorité. Seulement, il y a quelques différences fondamentales entre la France et le Maroc.
D'abord, la composition de sa population. Ici, plus de 60% de la population a moins de 35 ans. C'est un pays jeune, donc. Mais le problème des jeunes ici comme en France, c'est que bien souvent, ils sont apolitisés, donc ne se soucient pas de voter. Ensuite, le niveau d'éducation de la population est pour le moins inégal, voire carrément nul pour une part importante. L'illettrisme est un vrai problème et comment déterminer quel parti va dans le sens que tu veux quand tu ne sais pas lire ? En général, tu suis ce que dit le Caïd, le chef local qui ne veut pas perdre son autorité et donc ne souhaite pas a priori une modernisation trop rapide. En plus, les partis ont été la plaie du régime précédent. Beaucoup d'affaires d'argent, de corruption, comment croire que les choses vont changer aujourd'hui ? Enfin, des partis modérés, qui ont enfin l'occasion de s'exprimer, il y en a plein, qui veulent tous le bien du pays, le progrès, la modernisation, mais à des conditions différentes, selon des schémas différents et comment choisir parmis eux tous ?
Donc nous avons un problème que nous connaissons bien en France et qui a mené JMLP au second tour des élections présidentielles la dernière fois : les extrêmistes n'oublient jamais de voter. Les autres... N'y croient pas trop et donc ne votent pas. Et quand ils votent, leurs voix se dissolvent dans une multitude de partis quand celles des extrêmistes se concentrent. Donc oui, le risque de voir un parti extrêmiste devenir majoritaire aux élections législatives est réel.
Mais d'un autre côté, les marocains le savent et dans leur immense majorité, ils ne souhaitent pas une telle issue. Donc de la même manière qu'en France le 21 avril 2002 a été un détonnateur qui a poussé des milliers de gens à s'inscrire sur les listes électorales pour enfin s'exprimer et que l'on ne croit plus que JMLP représente 15% de la France voire plus, des milliers de marocains s'inscrivent pour voter et ce, certainement pas pour l'extrêmisme. Mais pour qui vont-ils voter ? Il est bien possible en effet qu'ils votent pour un parti islamiste modéré parce qu'ils se sentent agressés dans leur foi et leur identité, encore incertaine mais pourtant grandement ressentie comme fondamentale ici. Et cela dépendra en partie de comment la France va voter à ses propres élections.
C'est pourquoi s'il y a une leçon primordiale à retenir de tout cela, pour l'avenir de la France et celui du Maroc, c'est votez. VOTEZ. Que vous soyez français ou marocains, sachez que vos pays sont liés pour le meilleur ou pour le pire et que c'est VOUS, c'est NOUS qui choisirons cela. Votez en votre âme et conscience, mais surtout, ayez conscience de ce que vous faites. Oui, le Maroc pourrait bien un jour basculer. Mais ce sera vraisemblablement un des derniers pays musulmans à le faire. Il ne saurait en être autrement parce que son avenir est lié à celui de l'Europe. Alors à vous, français, je demande, voulez-vous vous engager dans une guerre idéologique ? Et à vous, marocains, je demande, sachez déterminer votre futur parce qu'une telle guerre vous détruirait plus sûrement encore que nous.
En ce qui me concerne, et sans jamais renier ma nationalité ni mon identité de française, je sais que je veux vivre ici, au Maroc et m'intégrer au mieux, non en tant qu'expatriée limite colonialiste mais bien en tant qu'imigrée. J'espère de tout coeur que les relations entre nos deux pays continueront d'être assez bonnes pour qu'il me soit donné de pouvoir rester ici. Mais si tel n'était pas le cas, alors, ce serait que la France s'est engagée dans un combat idéologique que je refuse et rejette de toute mon âme et je ne pourrais pas non plus rentrer en France. Je suis persuadée que nous sommes sur le point de déterminer le futur de nos civilisations. Qu'elles soient faites de tolérance et de fraternité est en notre pouvoir. Demain peut être beau et meilleur qu'aujourd'hui. Mais pour cela, et en sachant que les malheurs présents ne sont pas éternels, que les choses changent vite et vite les états d'esprits évoluent, votez, non contre quelque chose, non par peur, mais avec espoir.
Planning d'occupation de notre chambre d'amis :
- Du 23 juillet au 7 août : Morgane & Romée
- Du 31 juillet au 16 août : Sandra
Ouais, je sais, y'a recouvrement, mais mes copines sont prévenues et puis elles s'aiment bien, donc maki mouchkil. ;-)
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