Mardi 22 mai 2007
Bonjour, bonjour !

Comme promis hier, voici un article sur Michael Moorcock, l'homme, qui se terminera par une interview réalisée il y a quelques années aux Utopiales de Nantes.

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Michael Moorcock. Photo de Cédric Matet, tous droits réservés.

Véritable légende vivante, Michael Moorcock est aussi et avant tout un homme chaleureux, accessible et particulièrement sympathique dont la carrière exceptionnelle s’étend au-delà de l’écriture. Né le 18 décembre 1939 à Mitcham, ville du Surrey proche de Londres, Michael Moorcock vit une enfance heureuse marquée par le blitz mais dénuée de terreur, voyant dans le bombardement plus une occasion de liberté qu’autre chose (les adultes ayant d’autres chats à fouetter). Sa scolarité chaotique au-delà de l’imaginable – il passe son temps à se faire renvoyer - se termine dès ses quinze ans. Et c’est là que commence l’aventure Moorcockienne.
Ecrivain professionnel à 16 ans
C’est à 16 ans qu’il devient écrivain professionnel, selon sa propre expression, publiant ici et là quelques scénarios de comics dans divers pulps anglais. Très vite, il participe activement à Tarzan Adventures, magazine destiné aux enfants, dont il deviendra le rédacteur en chef dès 1957, à seulement 17 ans ! Dans le même temps, il commence à publier ses premières nouvelles, souvent sous pseudonyme (on le connaît ainsi sous le nom de William Barclay, James Colvin, Edward P.Bradbury, Desmond Reid, Roger Harris ou encore J.R.Taylor) avant de commencer la rédaction d’Elric en 1961 dans Science Fantasy. C’est à cette époque qu’il rencontre Ted Carnell, homme décisif s’il en fut dans la carrière de notre jeune prodige. Non seulement est-ce lui qui le poussa à publier Elric, mais c’est également le créateur de la revue New Worlds, pulp légendaire créé avant guerre et publiant les meilleurs auteurs de science-fiction anglaise, dont il confia les rennes à Moorcock en 1964. De 1964 à 1971, date à laquelle il cesse d’en être le rédacteur en chef, Michael Moorcock fait de New Worlds l'outil de diffusion de la nouvelle vague britannique, publiant des auteurs comme Brian Aldiss, B.J. Bayley, D.M.Thomas, George MacBeth, J.G.Ballard ou Langdon Jones, sans oublier quelques américains pour lesquels il s’enthousiasme (citons entre autres Thomas Disch, John Sladek ou Roger Zelazny). Malheureusement - ou peut-être heureusement pour nous - la revue n’a pas un succès commercial suffisant et Moorcock est obligé d’écrire à la chaîne pour payer auteurs et imprimeurs. C’est ainsi qu’il crée de nouveaux champions (Corum, Hawkmoon, Kane, Glocauer, Jerry Cornelius, etc.) écrivant parfois ses romans en une semaine ! On comprend mieux l’irrégularité dont souffrent certains cycles, d’autant plus imaginable que les années 60 à Londres étaient aussi marquées par la fête et bien sûr, la drogue…
Fantasy, drogue et Rock’n Roll
Michael Moorcock a toujours été un passionné de musique et, dès 1957, il joue de la country avec un groupe semi professionnel, les Greenhorns. C’est cependant les années 70 qui lui permettront le plus de s’exprimer dans ce domaine. Il participe ainsi aux débuts d'Hawkwind, créé en 1969. L’album Warrior On The Edge Of Time qui sort en 1975 s’inspire très largement du thème du Champion Eternel avec notamment le single "Kings of speed".
Michael monte également un autre groupe, The Deep Fix, avec Graham Charnock et Steve Gilmore et sort l’album The New Worlds Fair en 1975. Il est même contacté par Blue Öyster Cult et participera à l’écriture de quelques albums entre 1979 et 1981. Les années 80 seront encore épisodiquement traversées par la musique, avec entre autre deux albums d’Hawkind, Choose Your Masques en 1982 et Chroniques of the Black Sword en 1985, mais Moorcock ne chante plus, écrit de moins en moins de textes et se contente d’apparaître en concert pour lire des poèmes faits spécialement pour l’occasion. Evidemment, hormis un bref passage à vide entre 1975 et 1980, la musique n’empêche pas Moorcock d’écrire et les années 70-80 forment le cœur de son œuvre. Sorti des débats de l’adolescence, il a acquit de la maîtrise et commence à explorer la SF et l’uchronie. Côté vie privée, les années 60-70 ont été pour Moorcock une période folle. Il se marie en 1962 avec Hilary Bailey dont il aura trois enfants mais se séparera en 1971, épousant par la suite une artiste anglaise, Jill Riches, dont il divorcera également à peine deux ans après en 1979. Vivant à fond les années pop, il tâtera du LSD (entre autres), perdant un peu ses repères dans la mêlée. Sa rencontre avec Linda Steele aux Etats-Unis en 1981 le remet sur les rails. Cette fois-ci, c’est la bonne : il l’épouse et ne la quitte plus.
Voyages et militantisme
Ensemble, Linda et Michael vont beaucoup voyager, pour finalement s’installer au Texas. La vie de Moorcock devient plus calme, mais aussi plus responsable. En effet, malgré une tentative avortée d’engagement politique aux débuts des années 60, c’est depuis son mariage avec Linda que son « anarchisme libertaire et populaire » trouve le mieux à s’exprimer. Il soutient donc activement le féminisme et s’engage publiquement contre le racisme et toute forme de discrimination. Ecrivain toujours soucieux de son public à qui il prête une attention constante, allant même jusqu’à écrire spécifiquement des textes sur demande, il crée son propre site Web, intitulé Moorcock's Miscellany, sur lequel il répond toutes les semaines à ses fans avec une courtoisie et une simplicité charmante. Bien sûr, il continue d’écrire, renouant même avec le rythme effarant de ses débuts. Dernièrement, déçu par l’évolution politique des Etats-Unis, il nous a confié son désir de s’installer à… Paris ! N’est-ce pas que ce serait bien ?
Moorcock et le jeu de rôle
Si Moorcock lui-même n’est pas joueur, il éprouve beaucoup de sympathie pour le JdR. Pourtant, il aurait quelques raisons de s’en plaindre. A la fin des années 70, TSR le contacte pour lui demander l’autorisation d’utiliser son univers dans Deities & Demi Gods, supplément pour Advanced Dongeon & Dragons. Mais peu de temps après, Chaosium lui demande les droits d’adaptation du Multivers. En plein dans sa période hippie, Moorcock dit oui aux deux, sans penser un seul instant que Chaosium intenterai immédiatement un procès à TSR ! C’est ainsi que les dieux et puissances Moorcockiennes disparurent de la réédition du Deities, l’édition originelle de 1978 devenant un véritable collector. Pendant ce temps, Chaosium remportait un succès commercial énorme avec Elric puis Hawkmoon, sans jamais verser un seul centime à Moorcock ! Mais notre magnanime auteur prend la chose avec d’autant plus de philosophie que, bizarrement, beaucoup de ses jeunes lecteurs l’ont découvert à travers le jeu de rôle…
Linda Moorcock et l’engagement
Linda Moorcock est une féministe engagée qui fait partie du mouvement des Women Shelter. Elle a d’ailleurs créé un refuge pour femmes victimes de violence au Texas, ainsi que des maisons d’accueil et des structures destinées à permettre aux femmes de trouver un emploi pour acquérir leur indépendance. Très fortement soutenue par son mari, qui considère que « le désavantage d’habiter au Texas et de ne pas payer de taxe d’état, c’est que si on a le moindre soupçon de conscience, on dépense bien plus de temps et d’argent dans des organismes associatifs pour compenser le manque d’aide sociale », Linda a réussi le tour de force de non seulement monter cette structure en partant de rien, mais en plus en dénonçant incidemment quelques hommes politiques corrompus qui détournait le peu d’argent destiné à l’aide sociale ! Résultat : son centre est devenu un modèle du genre et deux ou trois hommes de plus se retrouvent en prison.
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Michael Moorcock et sa femme Linda. Photo de Cédric Matet, tous droits réservés.
Moorcock, l’interview
On a parlé de Moorcock et de son œuvre. Et si lui nous parlait maintenant ?
 
Mel : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire si jeune ?
Michael Moorcock : Comme je le dit toujours, je ne savais pas quoi faire de mieux à l’époque ! Mais plus sérieusement, j’ai toujours été un écrivain professionnel, dès l’âge de seize ans. D’ailleurs, je n’ai jamais rien écrit sans commande, pas même Elric. Science Fantasy voulait de l’Heroïc fantasy et donc j’en ai fait.
 
Mel : avez-vous dès le départ conçu le Multivers comme un tout ?
MM : En fait, oui. Pas aussi consciemment que cela le deviendrait par la suite mais presque. D’ailleurs, j’avais déjà écrit Le Champion Eternel (série d’Erekosë) avant Elric. A l’époque où je finissais le troisième volume de la Saga d’Elric et commençait le premier de Corum, tout ça s’était formalisé et était devenu très clair.
 
Mel : Vous avez également beaucoup écrit de romans hors fantasy, n’est-ce pas ?
MM : Oui, bien sûr, tout en considérant qu’il s’agissait du même cycle. J’ai tellement apprécié de pouvoir lire un jour de l’Edgar Rice Burroughs et le lendemain du Virginia Woolf ou du Simenon que je trouve les distinctions de genre absurdes. D’ailleurs, c’était un des principes fondamentaux dans New Worlds, la revue que je dirigeais. En ce sens, je me rapproche d’un réalisateur, qui peut un jour faire un western et le lendemain une histoire d’amour ou d’espionnage. Mais pour une raison que j’ignore, les gens semblent plus difficilement l’admettre d’un écrivain. En fait, j’utilise le style approprié au sujet du livre, rien de plus.
 
Mel : Vous êtes connus pour répondre à vos lecteurs et même modifier vos textes en fonction de leurs réactions. Est-ce que c’est vrai ?
MM : Oh oui ! Je l’ai toujours fait. Quand un lecteur me dit que je n’ai pas donné assez de précisions sur tel ou tel personnage ou qu’un passage n’est pas assez clair, je le corrige pour l’édition suivante. En fait, tous mes textes ont été modifiés en fonction de retours de lecteurs, en règle générale assez peu ceci dit. Mais parfois, dans le cas de Glorianna par exemple, les changements ont été plus radicaux. A l’origine, il y avait une scène de viol dont des amies féministes, qui aimaient le roman par ailleurs, m’ont dit qu’on aurait pu penser qu’elle était un élément positif, ce qui bien évidemment n’était pas mon intention. Je l’ai donc carrément supprimé et remplacé. Dans l’édition américaine actuelle, il y a les deux scènes, l’ancienne et la nouvelle, avec un commentaire expliquant très clairement ma position à ce sujet. C’est une chose que je fais assez régulièrement, commenter de manière à ne jamais dédouaner le mal ou le justifier.
 
Mel : Pensez-vous qu’un auteur est responsable de ce qu’il écrit ?
MM : Tout à fait ! Je considère l’écriture comme un acte, même si la plupart des auteurs pensent que l’on ne peut pas être responsable de ce que les gens décident d’interpréter. Et bien sûr, c’est vrai aussi, j’en suis très conscient, chaque lecteur fait son propre roman et peut y justifier ce qu’il veut s’il souhaite faire le mal. Mais je suis quelqu’un de très moral et je tente d’écrire dans ce contexte. Ainsi, à la fin de la série Hawkmoon, je dis en gros ne suivez ni dieu ni maître, suivez seulement votre conscience. Cela fait partie, je pense, de mes responsabilités envers mes lecteurs. Je ne suis pas irréaliste au point de croire que cela suffise, mais je ne veux pas devenir mauvais. J’ai été très choqué lorsque j’ai entendu parler d’une jeune fille violée par un homme qui se faisait appeler Elric. Et quand l’avocat d’un autre désaxé qui avait tué sa petite amie en prétendant avoir été possédé par Arioch m’a appelé pour savoir si je ne pouvais pas participer à sa défense, j’ai crié « qu’il crève, le salaud ! » Non que je crois en la peine de mort, mais c’était tellement moche, cette idée que mes livres puissent servir de circonstances atténuantes à ses actes que j’en étais bouleversé.
 
Mel : vous étiez une icône des années 60-70 londoniennes. Comment avez-vous vécu cette période ?
MM : J’ai profité de chaque moment, mais je savais qu’il s’agissait d’un âge d’or et qu’il fallait en tirer le maximum tant qu’il durerait. Il se passait un phénomène très particulier que les Etats-Unis n’ont pas connus – peut-être la France, dans une certaine mesure – c’est que les amateurs de rock aimaient aussi la science-fiction et vice versa. J’étais au cœur de tout ça, je participais à des groupes et à des magazines underground, je faisais New Worlds, nous nous connaissions tous et c’était comme si nous faisions de tout ça notre univers, comme plus tard ça a été le cas avec le jeu de rôle, pour lequel j’ai beaucoup de sympathie. Quand les punks sont arrivés, ils nous ont relégué au rang de dinosaures, il y avait même des chansons qui disaient « Fuck Moorcock ! » C’était plutôt drôle, j’étais très bien accepté, mais j’étais devenu un ancêtre. Au début des années 80, Linda et moi allions souvent dans des fêtes punks et nous étions dans la quarantaine. Ils pensaient tous que nous étions très vieux et ils allaient nous chercher une chaise et du thé ! Vous imaginez ça, un punk à l’iroquois rouge et vert gigantesque nous disant : asseyez-vous donc, je vais vous faire du thé ! C’était drôle, en fait ce n’était que des gosses très polis et très sympathiques.
Propos recueillis en novembre 2004 aux Utopiales de Nantes et traduits par moi-même.
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