Ce matin, j'ai été faire des courses. Fascinant, me direz-vous. Oui, n'est-ce pas ? Parce que comme je déteste faire des courses, j'en profite à chaque fois pour me prendre un petit-dej à la
terrasse d'un café de Maârif, au soleil, et lire tranquilou le journal. C'est ma pause à moi pour me récompenser et faire de cette corvée un petit plaisir. Et ce matin, mon petit-dej m'a apporté
tout un tas de réflexions, de par la conjecture de trois éléments :
1) Je reviens de France et d'Europe en général,
2) dans le journal, un article m'a appris un élément que j'ignorais (il faut dire que je ne me tiens pas au courrant aussi) de la vie politique marocaine,
3) comme à chaque fois, cela n'a pas manqué, j'ai eu le plaisir de discuter avec des voisins de table.
Oui, dis comme cela, ça paraît disparate. Mais un peu de patience et vous comprendrez. Reprenons les événements dans l'ordre : d'abord, le mois passé en Europe.
Que ce soit en France ou en Belgique (mais surtout en Belgique, c'est vrai, pour des raisons d'immigration marocaine importante dont, malheureusement, une minorité agressivement visible voilée des
pieds à la tête), les questions sur ma vie ici fusèrent et les gens qui ne lisaient pas ce blog ne semblaient pas vraiment comprendre quand je leur disais que oui, vraiment, je pouvais vivre sans
porter le voile et même, m'habiller sexy quand je le souhaitais sans qu'un rassemblement d'exités ne veuille me violer puis me lyncher illico au carrefour. L'idée que je puisse vivre et être
acceptée en tant que chrétienne (puisque JMA et moi sommes catholiques) a rencontré quand à elle une incrédulité farouche que rien n'a pu réellement ébranler. Bref, les idées reçues concernant ce
pays dans lequel la liberté de culte est garantie par la constitution et qui ne souffre pas du tout d'extrêmisme sont de plus en plus éloignées de la réalité et j'ai parfois le sentiment que l'on
perd considérablement le sens commun à force de se racrapoter sur soi-même, effrayés que nous sommes par le Grand Extérieur Hostile qui veut Venir CHEZ NOUS et nous Imposer Ses Lois
Iniques en Nous Enlevant Le Pain De La Bouche. Mouais. Personellement, cela m'a laissé un goût légèrement amer.
Il faut dire aussi que les choses ont bien changées. A Bruxelles, largement touchée par le chômage, les immigrés maghrébins sont souvent pauvres et incultes. Ils se sentent, comme partout en
Europe, agressés par le regard des autres et réagissent, comme souvent les incultes, bêtement, en se raccrochant à une compréhension de l'Islam des plus restrictives et des moins sympathiques.
D'ailleurs, quand ils reviennent au bled (oui, même au bled !!!), ils sont tout aussi à la ramasse et ne comprennent pas que oui, les femmes travaillent, non, elles ne sont plus voilées façon
ninja et cloitrées, etc.
[EDIT : suite à la réflexion pertinente de Julien en commentaire, je tiens à rectifier une possible mauvaise interprétation de ce passage : les
femmes marocaines n'ont jamais été traditionellement voilées façon ninja. En revanche, jusqu'à pas si longtemps, beaucoup étaient cantonnées au rôle domestique et ne sortaient jamais de chez elles.
D'ailleurs, une des explications courramment admise pour la multiplication du voile de toute sorte, du hijab au ninja, est que justement, les femmes sortent plus dans le monde...] Je pense
qu'il est vraisemblable que seule un minorité réagisse ainsi, seulement, elle est éminement visible et dérangeante pour une Europe laïque et embourbée dans des problèmes moraux assez
conceptuels vis-à-vis du conflit israélo-palestinien et des problèmes de sous bien concrets, eux, qui font moins souvent mettre la main à la poche et avec plus de ressentiment quand on compte
chaque euro pour boucler ses fins de mois inquiètes.
Quand à la France... Ah ! La France ! On l'a voulu, on l'a eu, notre Président de la Rupture et du Ministère à l'intégration ! C'est pas pour rien... Le match France-Maroc qui a vu la Marseillaise
sifflée par des supporters d'origine maghrébine a donné lieu à un déchaînement de passion haineuse dont presque tout le monde m'a parlé. Et c'était beau comme un symphonie, tiens. Le commentaire le
plus courrant et la Voix du Peuple (ou de son Maître ?) était évidemment l'antienne : "s'ils ne sont pas contents, ils ont qu'à RENTRER CHEZ EUX !!!" avec force, conviction et certitude de son bon
droit à l'appui. Malheureusement, et je suis bien désolée d'être la seule à le rappeler encore, chez eux, c'est la France, parce qu'ils sont français. Ne croyez pas un instant que des marocains ou
des algériens se soient déplacés rien que pour le plaisir de siffler un hymne étranger dont ils se tamponneraient le coquillard si toutefois ils s'en préoccupaient une seule seconde, vu que c'est
pas le leur, d'hymne. Et c'est bien normal : vous le connaissez, vous, leur hymne ? Ben non. Et vous vous en foutez. Ben eux c'est pareil, voyez. Donc ce sont bien des français d'origine
maghrébine, certes, mais des français TOUT DE MEME qui ont sifflés leur propre hymne national. Et ça, alors même que quasi tout le monde vous dira qu'il est haineux et pas beau, notre hymne (encore
que pour moi, il garde l'avantage indéniable d'être historique et symbolique d'un événement très important de notre culture), ben ça choque. On Ne Siffle Pas Un Hymne National, Môôsieur !
Quelquefois, j'ai osé demandé si ça ne devrait pas frapper les consciences que des français rejettent avec une telle violence le symbole de l'unité de la nation qu'est notre hymne (comme tous
les hymnes, en fait, c'est à ça que ça sert), si cela ne dénotait pas l'importance du trouble que traverse notre société. On m'a répondu que, français ou pas, ils n'étaient pas bien intégrés et
qu'ils aillent au diable ces immigrés hooligans de banlieue parce que ce n'était pas ça, être français et qu'ils avaient donc (rebelotte, remarquez l'étendue de l'argumentation) qu'à se barrer
ailleurs s'ils étaient pas contents. Une fois ou deux, j'ai fait remarqué à mon interlocuteur que mon père était anglais et moi-même née en allemagne, mon mari d'origine espagnole, voire, mon
interlocuteur lui-même immigré de deuxième ou troisième génération seulement. C'est normal, il n'y a pas de peuple français, on est une mosaïque. Y'a qu'à voir notre président, d'ailleurs. Mais on
m'a fait remarqué avec stupeur que "ce n'était pas pareil, voyons !" Parce que nous, on est si bien intégrés, tandis qu'eux... Ils ont qu'à se barrer puisqu'ils sont pas contents. Une fois, je me
suis suffisamment agacée (comprendre que j'avais, avec mon grand sens des proportions, quasi la bave aux lèvres) pour répondre qu'en effet, cela semblait la seule solution et d'ailleurs,
c'était celle que j'avais choisie : non, je ne suis pas contente de la société française et oui, je me suis barrée. Et avec plaisir, encore !
Une fois passé ce triste épisode pas très bon pour mon coeur (que je n'ai pas malade, mais bon, s'énerver n'est jamais bon), je me suis rendue compte avec stupeur et énormément de chagrin que mes
interlocuteurs étaient, dans leur immense majorité, des gens très biens, éduqués, sympathiques et qu'ils ne se considéraient pas pour deux sous racistes. En même temps, c'est normal, je ne vais pas
en France pour voir des cons, non plus. Et pourtant... Comme ce discours a un refrain connu ! Pour peu que l'on remplace "arabe" (terme générique on ne peut plus impropre mais en usage en Europe)
par "juif", on se souviendrait peut-être que ces discours ont mené à la justification du plus grand crime contre l'humanité jamais perpétré il n'y a pas plus de 60 ans en Europe.
Mais cela, je l'ai déjà dit, mainte et mainte fois, sur ce blog et ailleurs, aux gens que je connais, à ma famille, à mes amis et cela ne semble jamais suffire. C'est ce pourquoi j'espère que mon
petit-dej' de ce matin pourra peut-être m'aider à avancer quelques arguments de plus.
Dans le journal, un article concernant je ne sais plus quoi, m'a fait sursauter car on y parlait de plusieurs femmes ministres dans l'exercice de leurs fonctions. Alors j'ai regardé plus en détails
: au Maroc, pays musulman et craint en Europe comme un fauteur de troubles extrémistes moyen-âgeux, il n'y a pas moins de 5 femmes ministres :
Ministre de l’Energie et des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, Mme Amina BENKHADRA
Ministre de la Santé publique, Mme Yasmina BADDOU
Ministre de la Jeunesse et des Sports, Mme Nawal MOUTAWAKIL
Ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, Mme Nouzha SKALLI
Ministre de la Culture, Mme Touriya JABRANE
Plus 2 secrétaires d'état :
Secrétaire d’Etat auprès du Ministre l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Formation des Cadres et de la Recherche scientifique, chargée de l’Enseignement, Mme Latifa LABIDA
Secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires étrangères, mme Latifa AKHERBACH
Donc voyez, c'est pas si terrible que ça, le Maroc et l'Islam. Cela n'empêche pas la modernité et le XXIe siècle. C'est sûr que ce n'est pas nécessairement suffisant et que les
femmes ont encore du mal à percer en politique, mais sommes-nous si différents en Europe où les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes à compétence et poste équivalents, où un chef
d'entreprise peut dire à la télé qu'à compétences égales, il préférera toujours un homme qui ne le fera pas chier avec ses gosses ou ses règles ? (véridique, entendu à la télé il y a un an et
demi, avant notre départ...).
Reste le dernier point, qui, s'il ne vous convainct pas, vous rassurera peut-être : les marocains ont compris le message, ils ne veulent plus vivre en France. C'est l'essence de la conversation
que j'ai eu avec mes voisins de table de ce matin : quand on voit ce qu'il se passe en France et que les français se précipitent ici, au Maroc, où l'on sait encore vivre, ne pas tuer nos petits
vieux par manque de soins, et ne pas se déshumaniser sous prétexte que l'état providence qui ne gère plus rien est là pour remplacer la beauté d'un sourire gratuit, pourquoi donc quitter le
paradis pour l'enfer et la grisaille d'un pays qui ne veut pas de nous et qui ne respecte même pas notre amitié, au point que son président n'a pas daigné venir nous rendre visite avant des mois
alors qu'il allait en Tunisie et en Algérie ? Je parlais à des gens simples, une coiffeuse qui voulait être mannequin et un vendeur des rues de serpillère. Mais voyez, même eux, pauvres pourtant,
la France, ils n'en veulent plus. Pourtant, ils aiment les français. Ils ne sont pas rancuniers. Ils discutent avec eux, leur souhaitent la bienvenue dans leur pays, leur proposent de venir
manger le couscous et puis des dattes. Ils ne comprennent pas tout des importantes décisions que la France doit prendre en matière de répression de la délinquance et de politique d'immigration.
Mais ils comprennent la tristesse quand ils ouvrent leur porte avec un sourire et qu'on les rejette comme des malpropres. Ils comprennent aussi que les français deviennent pauvres et les
marocains progressent et ils ne comprennent pas pourquoi tous les français malheureux ne viennent pas ici, où il y a de la place pour tout le monde puisqu'on est heureux. Ici, ça va bien.
Hamdoullila !
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