J'adore vivre au Maroc. J'adore. Vraiment. Mais alors, qu'est-ce que je suis contente d'être française pour y vivre ! Voyez-vous, les femmes marocaines (on en a déjà parlé) sont soumises à tout un
tas de règles sociales (et légales jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Cela ne fait que depuis 2003 qu'elles n'ont plus besoin d'un tuteur par exemple...) totalement incompatibles avec mon
caractère.
Le fait est que je suis :
1) féministe,
2) grande gueule
3) têtue
4) absolument convaincue par principe que personne n'est en position de me demander plus de respect qu'il ne m'en témoigne.
Autant dire qu'ici, je suis la mauvaise femme par excellence. Il n'y a pas si longtemps que cela, un copain stressé a gravement emmerdé son monde durant une soirée à la maison, se montrant
désagréable et buvant trop. Bon, ça arrive, rien de catastrophique. Le seul truc, c'est qu'évidemment, du coup, je lui ai dit d'abord de se calmer, puis d'arrêter, puis que ce genre de plan, une
fois, ça va, deux fois, c'était niet et qu'il avait sérieusement intérêt à y réfléchir à l'avenir. Comme je suis quelqu'un de plutôt concilliant, j'ai au départ tout fait pour l'intégrer au mieux.
Comme ma patience est limitée, à la fin, j'ai violemment gueulé. Il l'a excessivement mal pris. Au demeurant, sa fiancée était là. Durant toute la soirée, elle a souri d'un air gêné et tenté
de calmer son copain, sans succès. Quand ils sont partis, elle l'a atomisé, m'a-t-on dit, l'engueulant jusqu'à plus soif, en lui disant que sa conduite avait été inqualifiable (ce qui est vrai),
qu'il s'était comporté comme un moins que rien, qu'elle avait eu honte de lui et qu'il était hors de question qu'il recommence jamais ce genre de plan.
Là, il a compris. Quelle avait été la différence fondamentale entre ma réaction et la sienne (en dehors de nos rapports qui ne sont, bien évidemment, pas les mêmes) ? Elle s'était tue toute la
soirée, supportant autant que faire se peut son copain qui, effectivement, dans le cadre d'un jeu, l'humiliait et se montrait en tous points odieux, non seulement envers nous, mais surtout envers
elle. Elle n'avait rien dit, avait souri et supporté. Après seulement, en privé, elle lui a fait une scène monstrueuse. Moi, une femme, en public, je lui avait dit tu déconnes et tu m'emmerdes.
Or justement, après le départ fracassant dudit copain et de sa nana, les quelques amis restants et nous avons débriefé. JMA, Sandra, un autre copain français et moi nous étonnions qu'elle ait pu
supporter une situation aussi humiliante que celle qu'elle avait vécue toute la soirée. Une copine marocaine nous a éclairé. Elle n'avait pas le choix. Mais ce qui se passerait en privé serait une
autre histoire. La règle est et reste qu'une femme n'a pas le droit d'exprimer une opinion différente de celle de son mari en public (sans même parler d'une opinion contradictoire), alors lui dire
qu'il déconne... Impossible. Même lorsqu'il s'agit d'une autre homme que son mari, une femme bien se tait et supporte... Quitte à ne pas réaccepter d'inviter l'homme en question par la suite. Mais
au fond, la règle est toujours : quand l'homme parle, quelles que soient les conneries qu'il puisse dire, toi, femme, tu te tais.
Et ben, c'est pas gagné. En fait, cela n'arrivera jamais, j'aime autant vous le dire tout de suite : j'en suis littéralement incapable, point. Cela a plusieurs conséquences étonnantes, au
demeurant. La première, qui n'est pas très agréable pour JMA, je suppose, mais qu'il a l'air de supporter avec philosophie, sachant bien que nos rapports ne sont pas ceux-là, c'est que du coup, il
est évidemment entendu que je suis une mauvaise épouse et donc, par voie de conséquence, que JMA manque de virilité pour accepter que sa femme l'ouvre comme ça. Fort heureusement, les gens savent
que nous sommes français, donc ça passe comme une des excentricités des français, mais tout de même... Et JMA et moi perdons drastiquement en sex apeal. Bon, en même temps, pour le moment, vu qu'on
est marié ensemble et qu'on s'aime, c'est pas vraiment un problème.
La seconde est plus en rapport avec un éléments sous-jacent de cette histoire, que je n'ai pas encore évoqué, mais qui me semble étroitement lié à la problématique. Ici, le conflit est un problème.
On cherche à tous prix à l'éviter. Donc quand quelqu'un déconne, on laisse couler ou on s'en va, mais on ne manifeste pas ouvertement son agacement. Mais justement, du coup, le conflit est une arme
de domination que j'ai vu souvent utilisée par des hommes dans leurs rapports sociaux : ils amorcent le conflit de telle sorte que les autres soient obligés de reculer et de céder, sous peine de
devoir effectivement s'imposer la disgrâce d'un conflit ouvert. C'est un peu la bombe atomique : je suis prêt à l'utiliser, êtes-vous prêts à en subir les conséquences ? Les marocains, conciliants,
la face avant tout, reculent. Les français sont habitués au conflit qui ne les dérange pas tant que ça. Du coup, nous sommes câblés, hommes et femmes, pour y répondre. Et là, on a un souçi, parce
que les hommes qui amorcent ces conflits comme argument ultime de discussion ne sont pas prêts à les assumer non plus. Le conflit EST un problème, point. Du coup, dans ce genre de situation, nous
nous trouvons en décallage fondamental avec la culture marocaine, parce que sans même y réfléchir, si l'on nous provoque avec violence, nous répondrons avec une égale violence. Qu'il s'agisse d'une
violence verbale ou physique, d'ailleurs, le réflexe sera toujours de chercher des armes pour se défendre, pas de reconnaître implicitement que le premier à se servir de cette menace a gagné. Du
coup, nous humilions par voie de conséquence qui nous provoque, alors que ce n'est pas forcément le but. Quand c'est JMA qui le fait, on se dit qu'il est un homme, un vrai, un tatoué, lol. Mais
quand c'est moi... C'est inadmissible.
Au demeurant, j'ai cru remarquer (et ma copine marocaine me l'a ouvertement comfirmé) que bien souvent, les rapports sociaux sont faits de rapports de force dominants/ dominés, qu'il s'agisse d'un
groupe d'hommes, de femmes, de rapports amoureux ou amicaux, etc. Or nous cherchons avant tout l'égalité. Certains le comprennent très bien et nos rapports n'en sont que meilleurs. Malgré tout,
dans certains cas, l'indépendance vis-à-vis du groupe que l'égalité entre les parties suppose est parfois problématique et incomprise. Ainsi, je me souviens d'un WE avec des amis où l'un d'entre
eux avait pris l'ascendant sur une autre personne, qui, du coup, s'attendait à ce qu'il ait pris l'ascendant sur chacun. JMA et moi ne nous sentions pas concernés. Ergo, quoi qu'ait fait la
personne dominante durant le WE, changeant le programme en permanence au gré de ses envies, nous avons fait ce que nous avions prévu de faire. En soi, cela seul a suffit à troubler considérablement
et le dominant, qui s'imaginait pouvoir tout se permettre (au demeurant, il avait raison, c'est juste que cela ne nous concernait pas vraiment), et le dominé, qui se trouvait le cul entre deux
chaises, avec deux dominants implicites : le premier, qui s'était affirmé tel et nous, qui refusions de jouer le jeu.
Bref, c'est pas simple, de comprendre les mécanismes implicites d'une société autre. Mais surtout, parfois, il est quasiment impossible sous peine de renoncer à sa nature profonde de s'y plier
autant que, par ailleurs, on le souhaiterais pour s'intégrer. Je reste donc sur l'idée qu'il est important que je continue à apparaître bien française, non pas par dédain de la société marocaine,
mais pour pouvoir m'y intégrer au mieux avec mes caractéristiques sociales fondamentalement différentes. Du coup, moi qui suis très brune et mate de peau et qui ne l'ai jamais regretté, j'en viens
à envier les blondes pour qui cette différence apparaît tellement visible qu'on ne se pose même pas la question. Tandis que moi, je suis souvent confondue avec une marocaine des missions, qui ne
parle pas bien le dialectal à cause de ça, mais marocaine quand même... Et vraiment, non, j'aime le Maroc, mais je suis et resterais bien française.
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