Bonjour les zamis !
En réponse à un commentaire sur mon dernier article, je vais un peu plus expliciter ce que je qualifie d'incertitude sur l'identité nationale du Maroc. Mais la question n'est pas simple, mon post sera donc long et je serais sans doute obligé d'en reparler souvent, au gré de mes découvertes. Par ailleurs, j'aimerai autant que possible que les marocains qui viennent sur ce site ne me lynchent pas trop pour mes erreurs et mes inexactitudes et au contraire, apportent des précisions sur leur vision des choses. ;-)
De la vision de la religion et de la laïcité
D'abord, j'aimerai souligner deux ou trois imprécisions ou erreurs courrament admises par les français ou les occidentaux concernant le Maroc et, en général, les états musulmans. Actuellement, et depuis la seconde guerre du golfe de manière exacerbée, l'occident a peur de l'islam. Ce qui amène la France, pays laïc, à se poser pas mal de questions évidemment, vu que l'islam y est largement représenté (seconde religion en terme d'importance). Du coup, nous postulons que la laïcité est, à l'instar de la Renaissance ou des Lumières, un pas important à franchir vers l'apogée de la civilisation. Oui, Jean-Marie, je me base sur ta réflexion, mais aussi sur des articles que j'ai lu dans la presse française qualifiant l'islam de religion arriérée par rapport au christianisme et aux progrès qu'il avait fait dans son adaptation à la modernité, ce qui, au vu des dernières déclarations papales, a de quoi faire rire...
Or c'est à l'évidence faux. Très peu de pays sont, à l'instar de la France, laïcs. Et très peu d'entre les pays occidentaux, qui plus est. Le plus grand d'entre eux en terme politico économique, à savoir les USA, ne l'est pas. "In God we Trust", la devise est marquée sur chaque billet de banque américain, les présidents jurent d'exécuter leur mandat sur la Bible et leur histoire est intégralement marquée de religiosité. L'hymne national anglais est God save the Queen (ou king quand c'est un roi)... Et les Royaume Unis sont tellement peu laïcs qu'ils ont créé leur propre église, l'église anglicane. Même en Allemagne où, pourtant le principe de laïcité est effectivement acté, les églises sont gérées et financées par l'état et les députés qui entrent en fonction jurent sur le livre saint.
La laïcité n'est donc pas un modèle universel que les états musulmans refuseraient, se plaçant par la même à la traîne de l'histoire et de la civilisation. Dois-je rappeler que l'idée même d'Israël est un état par essence infiniment religieux ? Dois-je parler des raisons qui ont poussés les anglais, à la décolonisation à séparer l'Inde du Pakistan, afin de créer un état musulman et un état indouïste ?
La religion n'est pas une maladie infantile de l'histoire, elle est une composante essentielle de la spiritualité de l'humanité. Elle a été, est et sera toujours présente. Si donc vous la considérez comme néfaste, prenez-la comme la grippe : elle revient tous les hivers. ;-)
L'histoire marocaine depuis la libération telle qu'elle a été vécue par les marocains
Ceci acté, revenons à nos moutons, à savoir, le Maroc. Le Maroc a une grande et belle histoire qui s'étend sur des millénaires. Oui, c'est vrai. Mais la mémoire des peuples est rarement si étendue, car l'histoire n'est jamais qu'une construction et que cette construction dépend infiniment de ce que l'on veut lui faire dire... Ce qui est en revanche présent à la mémoire de chacun et qui explique, sans doute, également la construction historique de ce qui précède, c'est l'histoire immédiate. Et là, nous avons un beau mic-mac.
Je m'explique : l'histoire moderne du Maroc commence à la décolonisation. J'en veux pour preuve les billets de banque. Je sais, je prend souvent les billets de banque d'un pays en exemple. Mais n'avez-vous jamais remarqué que les billets de banque étaient une bonne indication de ce que l'on considère comme primordial comme valeurs et symboles ? Sur les billets de banque marocains, on voit Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI, c'est à dire les trois rois à avoir régné sur le Maroc depuis la décolonisation...
Parce que oui, le Maroc a été colonisé. On a eu beau appeler ça un Protectorat, français ou espagnol, peu importe, ce n'en était pas moins de la colonisation. La libération, on la doit à Mohammed V, le grand-père du roi actuel, un monarque très aimé, qui a redressé le pays et contribué à lui donner une identité assez forte avec une constitution respectant à la fois les valeurs nationales et un modèle de modernité, puisqu'elle a été faite à l'imitation de la Ve République française. La France a aussi laissé derrière elle un modèle d'administration et de lois qui sont, d'ailleurs, pas si fabuleuses que ça, c'est moi qui vous le dit, mais bon. ;-) Mais grâce à lui et à ses efforts, le Maroc est entré dans la modernité et il a noué des relations commerciales et politiques avec l'Europe, notamment. En revanche, de cette période là, il a aussi gardé un conflit sans fin avec l'Algérie concernant le Sahara occidental. On y reviendra.
Puis est venu Hassan II, le père du roi actuel. Et là, de très nombreux problèmes se sont posés. D'abord, le roi a détourné énormément d'argent au profit de sa fortune personelle et de ses amis, puis il a instauré la Marocanisation, c'est à dire la spoliation des entreprises étrangères au profit, là encore de ses amis. Résultat : les capitaux étrangers ont fui, le pouvoir politique et économique se trouva entre les mains d'une poignée d'hommes déterminés à faire fortune sans faire aucun cas des besoins d'un pays pauvre et en effet arriéré en terme de structures. La corruption s'est installée et a gangrené l'administration. Et puis le roi a laissé ses amis vendre les ressources du pays, ses entreprises nationales à l'étranger, comme Maroc Telecom, l'opérateur téléphonique historique qui appartient désormais à 70% à Vivendi Universal, ce qui explique en grande partie la carence du réseau téléphonique. Car il n'y a pas eu, comme en France, un investissement massif dans le réseau, qui fait que toutes les communes, mêmes les plus petites, ont le téléphone. Ici, rien de tout cela, puisque les intérêts capitalistiques en ont guidé le développement. Résultat, seuls 12% de la population a une ligne téléphonique, et ce, seulement dans les villes.
Les années de plomb et la Comission Justice et Réconciliation
Enfin, il y a eu les années de Plomb. La terreur. Avoir une quelconque opinion politique dissidente amenait à la torture, des milliers de gens ont disparu sans que l'on sache ce qu'ils sont devenus. Quand un mouvement populaire se créait, la répression tuait dans la foulée des centaines de gens. On tirait à balle réelle sur la foule. Et puis les prisons cachées, dans lesquelles ont faisait des choses innomables, pour punir, pour humilier, pour casser. Si le Maroc s'est doté de quoi que ce soit de vraiment moderne à cette époque, ce fut d'un système de surveillance et de répression très efficace, dont on voit encore les effets, heureusement atténués et, je l'espère, utilisés différemment.
Quand Mohammed VI est arrivé au pouvoir, le pays était exangue et un vent d'espoir s'est levé quand SM le Roi a commencé des réformes, viré les apparachiks de son père, rassuré l'Europe, le FMI et les capitaux étrangers, mais tout était à refaire. Il s'y attèle et le pays a fait beaucoup de progrès. Pour le moment, c'est un bon roi, qui va dans le sens de l'avenir et du peuple et essaie de restructurer le Maroc. Mais cela ne va pas sans mal, car les exigences d'un peuple rendu méfiant envers la classe politique, celles des organismes internationaux comme le FMI ou l'europe, les pressions politiques internes et externes sont fortes.
L'Europe et les partenaires économiques étrangers veulent des garanties que le Maroc ne retombera pas dans un autre épisode de despotisme amenant à la spoliation des capitaux. Ils veulent que le Maroc, en clair, devienne un état démocratique. C'est aussi, dans une certaine mesure, le souhait de la population, mais seulement dans une certaine mesure. En effet, le Roi est très aimé, c'est lui la continuité de l'histoire du Maroc, son seul représentant. Il est, je n'insisterai jamais assez sur ce point, Commandeur des Croyants et il représente l'âme de ce pays. N'oubliez pas qu'une grande partie de la législation est basée sur la loi coranique, donc son rôle en tant que guide spirituel est déterminant. Et puis, du seul fait que l'occident veut la démocratisation et tentent à toute force d'imposer ce modèle, les marocains se racrochent à leur roi. Pourquoi vouloir les priver de cette force et de cette partie capitale de leur identité au moment même où le Roi fait ce qu'il faut pour le pays ? S'il avait fallu agir, si les marocains avaient dû accepter une telle ingérence, cela aurait été avant, quand le pays souffrait sous le joug d'un despote...
Malgré tout, ces différentes pressions ont amené à quelques initiatives très intéressantes et qui font et vont faire beaucoup pour le pays, je crois, comme la Commission Justice et Réconciliation, qui s'est attelée à la difficile tâche de faire la lumière sur les exactions commises par le régime auparavent. Une grande enquête nationale fut faite pour retrouver trace des disparus, démanteler les prisons secrètes, un peu à la manière de ce qui s'est passé en Afrique du Sud à la fin de l'apparteid, non dans un esprit de vengeance, sans quoi les informations eussent été difficiles à trouver, mais dans un esprit de réconciliation nationale afin que la vérité soit dite et reconnue et que le deuil puisse enfin se faire pour les victimes et leur famille. Dans l'ensemble et d'après ce que j'ai pu en voir, le sentiment marocain quand à cette enquête est mitigé. Oui, l'effort est louable mais les réparations minimes, pas de punition pour les responsables et puis, ce sont les pressions politiques extérieures qui ont amené à cela. Pourtant, en effet, cela fait du bien. Même si les gens n'osent encore pas trop parler, soit qu'ils furent du côté des tortionnaires, eux ou leur famille, soit qu'ils furent habitués à la prudence par les trop nombreux exemples d'exactions. Tout le monde ici de plus de trente ans connait quelqu'un qui a disparu ou a souffert des années de plomb. Tout le monde...
Le Maroc et sa vision du reste du monde
Parralèlement à tout cela, nous avons le reste du monde qui a beaucoup d'influence, via les médias notamment et en particulier la télé, sur le Maroc. Dans les années 60-70, cela a amené les femmes à sortir de chez elles et à quitter le voile, dans un esprit de modernité et de libération, certes moins radical qu'en occident, mais tout de même. Un mouvement, je le précise, fortement encouragé par Mohammed V. En revanche, lors de la première guerre du golfe et depuis, cela a au contraire amené à une "radicalisation" certes encore modérée mais pourtant bien présente de l'Islam. Les femmes se sont remises de plus en plus nombreuses à porter le voile et le sentiment du marocain moyen est que l'occident veut erradiquer la culture marocaine en voulant minimiser l'importance de l'Islam. Le Maroc veut être un pays à la fois moderne et musulman. Pas islamiste, hein, musulman. La différence est de taille, mais non de force à changer les mentalités en occident parce que l'occident s'est créé tout seul son petit monstre à lui et que ce monstre dont il a peur s'appelle Islam. Et cela amène à de très forts troubles dans l'identité marocaine. Le Maroc ne veut pas, ne peut de toute façon pas se permettre, de s'engager dans un conflit idéologique avec l'occident. Mais renoncer à l'Islam ? Pourquoi ? Doit-on renier sa religion et sa culture pour désavouer le fait de fanatiques des deux bords engagés dans une guerre du pétrole ou un conflit israélo-palestinien qui n'ont jamais concerné le Maroc ? La modernité à ce prix vaut-elle le coup ?
L'identité nationale
Mais alors, c'est quoi, l'Islam moderne, celui qui correspond aux attentes aussi bien des femmes, qui veulent se libérer de la tutelle millénaire des hommes et pourtant respecter leur religion, que de l'Europe ? Est-ce porter le voile mais travailler quand même ? C'est très mal vu de porter le voile au travail, ici. Est-ce prier les 5 prières quotidiennes au détriment de l'efficacité ? Est-ce renier le moyen-orient alors que ce sont des frères musulmans visiblement éreintés sous la contrainte de l'occident dévastateur en la personnification des USA ? Est-ce se rappeler que les arabes sont, eux aussi, des envahisseurs de ce pays, terre de berbèrie ? Qui sont les marocains ? Royalistes aspirant à une démocratie qui serait en fait une royauté absolue mais bienveillante, musulmans déchirés entre modernité et conflit idéologique, berbères qui ont tellement prétendus être arabes qu'ils distinguent au moins trois classes sociales d'arabes différentes en fonction de la réussite mais qui ne reconnaissent pas la majorité berbère, berbères qui veulent reconnaître leur identité mais ne peuvent pas vraiment, car cela amènerait à une solidarité de fait avec les autres états du Magreb avec lesquels ils sont en conflit armé, etc.
Oui, l'identité nationale est troublée et inquiète. Le pays est à reconstruire, des infrastructures sont à créer, hopitaux, écoles, routes. L'administration est à purger, et même si le processus est entamé, il sera long. L'analphabétisme, la pauvreté extrême sont à combattre et là encore, les moyens manquent pour aller vite et parer aux urgences. Redresser l'économie, les torts d'hier et les peurs de demain, celles du monde et les siennes propres, retrouver le sens de l'honneur de ce pays, ni philosophiquement arriéré, ni passéiste mais au contraire tourné vers l'avenir, retrouver son identité foulée au pied des français, des puissants puis de l'occident ET du moyen-orient, ne pas tomber dans l'excès, ni dans un sens, ni dans l'autre, espérer et combattre pour ce qu'on croit juste, voilà, c'est ça être un marocain moderne. C'est redécouvrir la fierté d'une ou plutôt plusieurs langues (si l'on compte les 3 grands dialectes berbères et les dialectes arabes différenciés par région) qualifiées de dialectes et qui, peut-être sont la spécificité de ce pays. C'est remettre à l'honneur les Gnawas, le Melhoun, qui ne sont ni l'islam, ni l'occident mais le Maroc. Mais c'est aussi tenter de s'exprimer sur la scène internationale, devenir un modèle et non le suiveur d'une faction ou d'une autre.
Assimilation et communautarisme : les grands maux de ce siècle
Un des plus grands problèmes qui se pose au Maroc aujourd'hui, c'est donc, à mon sens, de se positionner par rapport au monde. Et pour cause, il est victime de ces deux grands maux que sont l'assimilation et le communautarisme. En occident, il est de plus en plus courrant de dire "arabe" pour dire "musulman". Même les journaux font l'erreur, c'est dire ! De même, ici, les juifs ne sont pas très aimés, l'antisémitisme gagne tous les jours du terrain. Pourquoi ? A cause d'Israël, bien sûr. A force de se trouver systématiquement mis, sans qu'on leur demande leur avis, du côté du moyen-orient, ils s'identifient, eux aussi au problème. Est-ce bien là, pourtant, le Maroc qui a toujours vécu paisiblement avec deux communautés concomittantes, la juive et la musulmane, sans aucun souci ? Est-ce là le Maroc dont le roi, durant la seconde guerre mondiale a courageusement refusé de livrer les juifs à Hitler? Non, bien sûr, et ce Maroc là n'a pas disparu non plus. Les juifs, ce sont les autres, pas les voisins... Mais en cas de conflit ou de révolte, et ce, quelle qu'en soit la raison, les voisins trinquent comme en 1991, lors de la première guerre du golfe. Les occidentaux et les juifs, qui n'y pouvaient mais, se sont trouvés pris à parti. Mais tout ça, c'est parce que juif et Israélien est devenu synonymes comme musulman et arabe. Et pas seulement ici, partout. Quand on sait le nombre de juifs et de musulmans dans le monde qui ne sont ni israélien, ni arabes, cela a de quoi faire rire, ou alors, au rythme où vont les choses, très peur.
Lors de mon dernier séjour à Marrakech, une jeune fille française d'origine algérienne était dans le même hôtel que nous. Elle appelait tout le monde "mon frère", disait "nous, les arabes" et les gens la regardaient, souriaient et lui extorquaient autant d'argent que possible. Quoi de commun en effet entre cette jeune femme agressivement française qui leur disait être des leurs sans respecter la moindre de leur coutume et eux ? Pourtant, les marocains regardent attentivement le comportement politique de la France vis-à-vis des musulmans et des magrébins...
Retour aux origines : un mouvement mondial
C'est compliqué et bien plus engagé que d'être français, être marocain aujourd'hui. Tous les marocains qui ont fui le régime précédent et qui reviennent aujourd'hui s'installer ici le savent et ils en sont la preuve. Nous, français, avons comodément oublié la débâcle de la seconde guerre mondiale grâce à l'Europe et nous nous sommes reconstruits sans à-coup, au prix, nous aussi d'une génération, mais nous nous sommes reconstruits une identité nationale faite de gloire de la révolution. Aujourd'hui, pourtant, nous aussi nous posons des questions. Les régionalismes deviennent de plus en plus violemment des nationalismes. On parle de traditions piétinées par la mondialisation, en charentes ! Croyez-vous que le Maroc échappe à cette tendance mondiale du "retour à l'identité d'origine" ?!? Non, bien sûr, mais pour le Maroc, comme, dans une certaine mesure pour la France, pour ces terres de passage de tout un tas d'envahisseurs, retrouver la trace d'une origine distincte, claire et facile n'est pas donné. En France, cela amène au communautarisme, comme aux USA. Ici, la question est plus critique, du fait des pressions internes et externes. Alors la réponse n'est pas encore donnée. Elle déterminera probablement le futur de ce pays si beau, si magnifiquement humain et complexe que je ne comprends pas encore, mais que j'admire dans son combat quotidien pour le respect de ce qu'il est, même s'il ne le sait pas lui-même.

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